"Solidarité
sans faille avec les Etats-Unis"
Ruth
Elkrief
Jacques Chirac hier était aux Etats-Unis ; il a dit : la
coopération militaire peut naturellement se concevoir,
mais dans la mesure où nous serons consultés sur
les objectifs et les modalités. Lionel Jospin à
Paris a dit également qu'il n'y aurait pas d'engagement
français dans un conflit, sans consultation du parlement.
Est-ce que c'est une prudence justifiée, ou c'est le début
d'une fissure dans le front contre le terrorisme?
Alain
Madelin
Si c'est une prudence, c'est bien, si c'était une fissure,
ceci serait très grave!
Oui
mais quel est votre avis?.
Écoutez
je ne sais pas parce que moi, je crois que nous devons faire preuve
d'une solidarité sans faille. Sans faille.
Ruth
Elkrief
Donc elle vous semble trop nuancée.
Alain
Madelin
Attendez... une solidarité sans faille parce que, ce qui
est menacé ce n'était pas seulement l'Amérique,
pour ce qu'elle représente, la puissance de l'Amérique,
c'est un ensemble de valeurs que nos démocraties incarnent
et qui sont totalement combattues aujourd'hui par ce que j'appelle
moi "un nouveau fascisme islamique" qui défigure
une des plus grandes religions du monde, et qui sert d'alibi à
un certain nombre de pouvoirs despotiques, oppresseurs, de par le
monde. Et il faut d'abord le dire, les premières victimes
de ce fascisme islamique, c'est l'Islam lui-même. Donc je
crois que nous avons besoin de faire preuve d'une solidarité
sans faille avec les Etats-Unis...
Ruth
Elkrief
Alain Madelin, concrètement, plusieurs personnalités
françaises l'ont dit, le disent, y compris Jacques Chirac
et Lionel Jospin, mais concrètement c'est là qu'on
voit peut-être des différences. Qu'est-ce que vous
proposez ? C'est-à-dire que si les Américains proposent
de nous engager militairement pour bombarder Kaboul, qu'est-ce qu'on
fait ?
Alain
Madelin
D'abord, nous n'allons pas bombarder Kaboul en soi ! Ce que nous
devons faire, bien évidemment, c'est éliminer Ben
Laden, et libérer l'Afghanistan ! On ne va pas "occuper"
l'Afghanistan ! Je suis de ceux qui connaissent peut-être
assez bien l'Afghanistan. J'y étais au côté
de la résistance afghane, quand les Soviétiques y
étaient. J'y étais encore au côté du
Commandant Massoud dans la vallée du Panshir lorsque celui-ci
combattait les taliban, et j'ai essayé de relayer de toutes
mes forces le message qu'il nous envoyait en nous disant : mais
attention, ce n'est pas seulement nous qui sommes concernés,
c'est une menace pour le monde, que ces bases terroristes arrières
qui sont en train de s'installer sous le couvert d'un des plus terribles
régimes barbares que le monde ait connu : le régime
des taliban.
Ruth
Elkrief
donc il faut soutenir les successeurs de Massoud.
Alain
Madelin
Bien sûr !
Ruth
Elkrief
Et ça suffira.
Alain
Madelin
Vous avez en réalité 40.000 taliban, 17 millions d'Afghans,
et ce qui est en jeu c'est la libération de l'Afghanistan,
en s'appuyant sur les forces de la coalition de l'ex-Commandant
Massoud ; il n'est pas mort pour rien, il ne verra pas la libération
de son pays, l'Afghanistan, mais je suis sûr que nous sommes
capables de libérer l'Afghanistan du régime taliban
! Il faut le faire prudemment, bien évidemment, parce qu'à
côté il y a le Pakistan, parce qu'au Pakistan il y
a une pression taliban, et que ça ne servirait à rien
de chasser les taliban de Kaboul si c'était pour les installer
à Islamabad.
Ruth
Elkrief
Concrètement, vous ne craignez pas comme certains le disent
une sorte de rassemblement autour des taliban, des Musulmans du
monde entier aussi, qui pourraient se sentir agressés.
Alain
Madelin
Il ne faut pas se tromper d'adversaire ; ce n'est pas l'Islam qui
est notre adversaire, ce n'est pas un choc de civilisations, ce
qui est notre adversaire c'est ce fascisme islamique, combattu je
crois aujourd'hui par l'Islam lui-même, et par tous les régimes
arabes ou de religion islamique qui existent dans le monde. Donc
c'est cette coalition qu'il faut réaliser, avec les Américains,
dans une solidarité sans faille. Vous parliez de "faille".
C'est vrai que la diplomatie française, elle a parfois tendance
à un certain nombre de petites habiletés. Et nous
avons souvent confondu ce qui est une politique arabe de la France,
c'est-à-dire une politique d'amitié avec les peuples
arabes, avec une politique de l'Irak à la Syrie, de soutien
à des régimes qui oppressent les peuples arabes, pour
de mauvaises raisons diplomatiques, et souvent pour de troubles
intérêts, parce que nous y voyons des marchés
ou des ventes d'armes.
Ruth
Elkrief
concrètement, donc si vous étiez au gouvernement,
ce que vous n'êtes pas, donc parfois c'est un peu plus facile
de faire un certain nombre de déclarations.
Alain
Madelin
Pardon, pardon Ruth Elkrief, je suis de ceux qui depuis un certain
nombre d'années, disent : attention, ce qui se passe dans
cette partie du monde est dangereux. Je l'ai dit au gouvernement,
je l'ai dit au chef de l'Etat lorsque le Commandant Massoud est
venu à Paris. J'ai demandé à ce qu'il soit
reçu à l'Elysée. Je l'ai dit à la Commission
européenne. La Commission européenne, à l'époque,
m'a répondu : "nous devons être neutres"...
Vous vous rendez compte, l'Europe était neutre ! Entre d'un
côté le régime fasciste des taliban et le Commandant
Massoud nous étions neutres ! Que d'erreurs et que d'aveuglement
!
Ruth
Elkrief
concrètement, qu'est-ce que nous, Français, on peut
faire dans cette coalition ?
Alain
Madelin
Accompagner les Américains dans une solidarité sans
faille...
Ruth
Elkrief
S'engager militairement aussi... vous le voteriez au parlement par
exemple.
Alain
Madelin
En tant que besoin oui, ne serait-ce que symboliquement pour marquer
notre engagement, mais... nous ne savons pas combien de temps cela
va prendre ! et l'éradication de ce terrorisme et de ses
bases arrières, de ses agents dormants, c'est une affaire
longue et difficile ! c'est pour ça qu'à la solidarité
facile des mots dans l'émotion, je voudrais ajouter une longue
solidarité dans l'action. Et cette solidarité dans
l'action, à mon avis elle n'a de sens, entre nos nations
démocratiques, elle n'a de sens vis-à-vis des autres
peuples du monde, qu'à condition de provoquer ce que j'appelle
de mes vux depuis la chute du mur de Berlin : un réexamen
complet de notre politique étrangère, de sécurité,
extérieure et intérieure et de défense. Si
nous allons faire partie de cette coalition, c'est au nom d'un certain
nombre de valeurs aujourd'hui menacées, mais ces valeurs
nous devrons les mettre en action et les défendre aussi,
tous ensemble, dans une alliance démocratique dans notre
politique étrangère. Que vaudraient en réalité
ces valeurs, si nous les défendions lorsqu'il s'agit d'un
attentat sur le sacro-saint sol américain, et si nous continuons
à nous aveugler sur les morts quotidiens de l'Algérie
ou du Soudan !
Ruth
Elkrief
Alain Madelin, deux petites questions, très très brèves
: les perspectives économiques, le budget 2002 présenté
par Laurent Fabius était-il trop optimiste, étant
donné les événements ? Il table sur une croissance
de 2,5 %. en un mot.
Alain
Madelin
Ecoutez, bien malin qui peut dire ce qui va se passer ! Une chose
est certaine : c'est que nous allons vraisemblablement avoir un
coup de frein sur les échanges mondiaux. Et ça c'est
pas bon pour l'économie ! Deuxièmement, peut-être
qu'il va y avoir un coup de fouet sur l'énergie américaine.
Troisièmement, que doit faire l'Europe et que doit faire
la France ? je crois que l'on est en train de se tromper de politique
monétaire en Europe, mais nous aurons peut-être l'occasion
d'en reparler; et en aucun cas le budget français n'est un
budget fait pour doper l'énergie des Français. J'ai
plutôt le sentiment d'une distribution de tranquillisants.
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Alain
Madelin sur RTL 20 septembre 2001
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