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Le
Grand Débat Alain Madelin - Hubert Védrine :
Quelle politique étrangère pour la France ?
RTL le 5 novembre 2001
Alain
DUHAMEL :
Bonsoir, voici donc le troisième Grand Débat réalisé
par RTL avec la collaboration du Monde. Le premier avait opposé
Elizabeth Guigou et Nicolas Sarkozy ; le deuxième avait mis face
à face François Bayrou et Jean-Pierre Chevènement.
Aujourd'hui, c'est Hubert Védrine, le Ministre des affaires étrangères,
et Alain Madelin Président de Démocratie Libérale
et candidat à l'élection Présidentielle, qui vont
évidemment parler de la politique étrangère de la
France. Il sera question pour commencer, de l'Afghanistan et de la lutte
contre le terrorisme. Il sera question ensuite du Proche-Orient, et nous
terminerons évidemment par les questions européennes. Alors,
première question, elle s'adresse directement à Alain Madelin
: qu'est-ce que vous attendez exactement de la France comme type de contribution
à propos de l'Afghanistan ?
Alain MADELIN : Merci Alain Duhamel.
D'abord, je me réjouis de ce débat, parce que c'est une
bonne confrontation de points de vue, à un moment important, et
après une longue période où il y a eu un formidable
aveuglement de la France, de l'Europe et de la communauté Internationale
; mais ici, je vais parler de la France. Aveuglement, on parle aujourd'hui
de l'Afghanistan, le monde découvre l'Afghanistan, pas moi. Moi
je connaissais l'Afghanistan du temps où elle a été
occupée par les Soviétiques, je l'ai connue du temps du
Commandant Massoud, à ses côtés, dans la vallée
du Panshir ; et j'ai essayé en France de relayer ses cris d'alerte
sur ce qui était en train de se passer dans cette partie du monde,
avec ce régime taliban, c'est-à-dire la naissance d'un nouveau
totalitarisme, après la chute du mur de Berlin, que nous n'avons
pas voulu voir. Alors aujourd'hui nous voici engagés, les yeux
ouverts face à ce totalitarisme, et je me réjouis aujourd'hui
de l'immense solidarité internationale autour des Etats-Unis et
de la riposte de la coalition qu'ils constituent autour d'eux. Je m'en
réjouis, parce que, ce qui est en cause, c'est vraiment un crime
contre l'humanité, et les valeurs qui ont été assassinées
à Washington et à New-York sont, je crois des valeurs universelles.
Il s'agissait bien évidemment de ne pas tomber dans le piège
qui nous était tendu par les terroristes, faire une sorte de riposte
de l'Occident contre l'Islam, je ne sais trop quelle croisade. Bien évidemment,
nous ne sommes pas tombés dans ce piège, mais ceci va impliquer,
eh bien que maintenant nous soyons solidaires, très fortement solidaires,
et que demain nous remettions en cause notre politique étrangère.
J'espère que ce sera un point important dans notre débat.
Aujourd'hui solidaire, moi, j'aimerais bien que l'Europe soit un peu plus
allante. Alors, elle l'est, au travers de Tony Blair, dont j'entends monsieur
Védrine dire qu'il représente parfaitement la position européenne,
bien ; j'aurais préféré que ce soit la France. Peut-être
que la cohabitation empêche Monsieur Jospin ou Monsieur Chirac de
jouer le rôle de Tony Blair. Peut-être que nos hésitations
en 1998, lorsqu'il y a eu une riposte américaine au terrorisme
déjà en Afghanistan et au Soudan, avec la France qui a refusé
de s'y joindre, font que nous ne sommes pas regardés comme le premier
partenaire des Etats-Unis en Europe, et peut-être que le OUI solidaire
de Monsieur Jospin a l'Assemblée Nationale, mais ce oui était
assorti de tellement de MAIS que nous ne sommes toujours pas ce partenaire
fiable, en tout cas nous pouvons être considérés comme
un partenaire moins fiable par les Américains. La meilleure preuve
d'ailleurs, le meilleur signe que nous aurions pu donner, c'est d'avoir
un vote à l'Assemblée Nationale, comme il y a eu un vote
au Bundestag, nous aurions pu avoir un vote à l'Assemblée
Nationale, il était réclamé par beaucoup, mais peut-être
aurait-il mis en évidence la fragilité de la majorité
plurielle sur cette question. Si je rappelle cela, c'est pour montrer
les quelques petites faiblesses de la position de la France, même
si sur le fond, aujourd'hui je me réjouis de voir la France et
l'Europe solidaires des Américains, dans la riposte. Mais je regrette
l'aveuglement d'hier, nous n'avons pas voulu entendre Massoud. Monsieur
Védrine l'a reçu quand il est venu en France, c'est bien.
Ni le Président de la République, ni le Premier Ministre
ne l'ont reçu, c'est mal. Vous l'avez reçu, mais en disant
que vous receviez quelqu'un d'autre, après avoir reçu les
taliban, et ça ce n'était pas bien, de recevoir les taliban.
Vous avez présenté un plan d'action pour l'Afghanistan,
je n'aime pas votre plan d'action pour l'Afghanistan.
Hubert VEDRINE : Vous êtes bien
le seul. Enfin, on va en parler.
Alain MADELIN : Peut-être. Mais
dans ce plan d'action pour l'Afghanistan, vous oubliez quelque chose,
Monsieur Védrine, ceux qui résistent depuis le début,
l'Alliance du Nord, face au régime des taliban que l'on ne voulait
pas voir. Dans ce plan, il n'y a aucune mention de ce gouvernement légal,
il n'y a aucune mention de l'Alliance du Nord. Votre plan, c'est un peu
comme un plan, qui au lendemain de la seconde guerre mondiale, aurait
prévu le redressement de la France en oubliant le Général
De Gaulle, en oubliant la Résistance et en oubliant les Forces
Françaises Libres. Reconnaissez qu'il y a là un manque,
comme une sorte de vice de construction de ce plan présenté
par la France. Bien sûr, il ne s'agit pas de donner tout le pouvoir
à l'Alliance du Nord, elle ne le réclame pas elle-même,
mais il s'agit en tout cas, c'est ce que j'attendais de la France, qu'elle
s'engage plus clairement il y a longtemps, et en tout cas après
le 11 septembre, qu'elle s'engage clairement aux côtés de
l'Alliance du Nord. Car ce qui est en jeu en Afghanistan, au-delà
de la destruction des bases arrières du terrorisme de Ben Laden,
c'est la libération du peuple Afghan, par les Afghans eux-mêmes,
face à ce régime taliban qui est une monstruosité,
qui réduit les femmes et les petites filles en esclavage ou à
l'état d'animaux domestiques.
Alain
DUHAMEL : Alors on va laisser
répondre Hubert Védrine, d'autant plus que vous avez soulevé
un bouquet de thèmes.
Hubert VEDRINE : Bon, eh bien c'est
un bon début, en effet. C'est un bon débat. Alors, d'abord
je ne vais pas répondre pour toute la communauté internationale,
comme on dit, parce que Alain Madelin pense que c'était toute la
communauté internationale qui était aveugle. Bon donc, il
tape assez fort pour commencer, c'est large, je ne me sens pas tellement
concerné par cette mise en cause globale de la communauté
internationale.
Alain
MADELIN
:
Tout le monde ne recevait pas les taliban.
Hubert
VEDRINE :
Alors justement, je vais expliquer, parce qu'il y a tellement de simplisme
dans tout ça, qu'il faut apporter peut-être un petit peu
d'éclairage sur certains points. C'est tout à fait vrai
que l'Afghanistan était abandonné à son sort après
le retrait Soviétique, ça n'a plus tellement intéressé
notamment les Américains à l'époque, et qu'il y a
eu toute une série d'affrontements de guerre civile, y compris
malheureusement des responsables de l'Alliance du Nord, et c'est pour
ça qu'elle n'a pas laissé un aussi bon souvenir au Afghans
que ce qui est dit maintenant à Paris par l'ensemble des gens qui
se font ses propagandistes. Il n'empêche qu'elle représente
des ethnies qui doivent trouver leur place dans l'Afghanistan de demain,
mais on ne peut pas tout jouer sur elle, ce serait refaire l'engrenage
aveugle de ce qui s'est passé après 1992. Alors, dans ces
années-là, je pense que la France s'est honorablement comportée,
parce que, s'il y a un pays qui a gardé des relations avec Massoud
indépendamment de l'Union Soviétique et de l'Inde, c'est
la France, dans les pays occidentaux. Ce n'est pas un hasard, d'ailleurs,
s'il est venu en France. Je l'ai en effet reçu, vous avez eu la
courtoisie de le rappeler, à la demande du Président de
la République et du Premier Ministre, et parce que je voulais le
recevoir aussi. Nous avons dans le même temps, à la demande
des ONG, maintenu un minimum de contacts avec les taliban.
Alain
DUHAMEL : Organisations Non Gouvernementales.
Hubert VEDRINE : Oui, je crois que
tout le monde le sait maintenant.
Alain
DUHAMEL :
Pas tout le monde, non pas tout le monde.
Hubert VEDRINE : Pourquoi nous avons
fait ça ? Parce que les ONG nous ont dit, si vous ne maintenez
pas un minimum de contacts au niveau du Mollah qui est à Kaboul,
à ce moment-là on ne pourra même plus travailler en
Afghanistan, et comme malheureusement, 90 à 95 pour cent de la
population était sous le contrôle des taliban, puisque la
zone de l'Alliance du Nord contrôlait 5 à 10 pour cent de
la population, on ne pourra plus rien faire. Et comme les ONG françaises
qui sont d'ailleurs tout à fait remarquables, que j'ai longuement
vues à Islamabad il y a trois jours, étaient un des seuls
poumons permettant à cette population de respirer, nous avons assumé
nos responsabilités. On n'a pas fait de purisme abstrait de loin
en simplifiant trop les situations, on a maintenu ce minimum de contact.
Il n'y a aucun rapport entre ces gens que je n'ai personnellement jamais
rencontrés, et le fait d'avoir reçu personnellement au Quai
d'Orsay, le Commandant Massoud qui m'avait exposé la situation,
et qui lui-même m'avait dit qu'il comprenait ça d'ailleurs
; qu'il comprenait que l'on ait dû maintenir un minimum de contact
avec les taliban pour cette raison humanitaire. Je voudrais dire que depuis
le 11 septembre, nous avons manifesté une très forte solidarité.
Si vous regardez l'expression du Président de la République,
du Premier Ministre, c'est le même raisonnement, les mêmes
arguments, la même conviction, la même détermination
que Tony Blair ou Schröder ou les autres en Europe. Ce qui est important
c'est que les Européens soient unis sur le fond, quelle que soit
la façon ou le style avec lesquels ils l'expriment, donc je ne
crois pas qu'il y ait de problème européen à ceci.
Il n'y a aucune espèce de méfiance américaine par
rapport à la France qui les aurait énervés tout simplement
en faisant valoir des exigences légitimes. Il y a simplement le
fait que les Américains, et ils ne s'en cachent pas, veulent réagir
essentiellement par eux-mêmes, et que l'armée américaine
n'a pas envie de s'encombrer de négociations compliquées
avec d'autres partenaires, même s'ils sont aussi proches que les
Anglais, qui ont joué dans cette affaire, jusqu'à maintenant,
sur le plan militaire, un rôle tout à fait mineur, en fait.
Donc, il n'y a aucune raison de bâtir sur une différence
de situation qui n'existe pas une interprétation visant à
faire croire que la France s'étant mal conduite je ne sais quand,
elle n'est pas tout à fait assez fiable par rapport aux Etats-Unis.
Nous avons exprimé au niveau du Président et du Premier
Ministre une disponibilité par rapport aux Etats-Unis, et jusqu'à
maintenant, ils trouvent plus commode de travailler comme ils l'ont fait.
Après, on verra, parce que nous n'avons pas fermé la porte,
et nous n'avons rien refusé. Quant au plan d'action Afghanistan,
vous en faites, je suis étonné, parce que vous êtes
vraiment le seul à dire ça, le plan d'action Afghanistan
était considéré comme une contribution vraiment importante
par tout le monde, aussi bien par ceux qui soutiennent les Pachtoun, que
par ceux qui soutiennent les Tadjiks, les Ouzbeks et les Hazaras. On était
les premiers à dire, le 1er octobre, qu'il ne fallait pas traiter
l'Afghanistan seulement comme un drame humanitaire, ce qu'il est, géant,
on y reviendra peut-être, ni comme un processus militaire, mais
parler tout de suite de la suite. Et on ne peut pas sortir ce pays de
l'ornière après le cauchemar des taliban. Vous en parliez,
moi, j'ai été l'un des premiers à dire à l'Assemblée
Nationale, il y a plus d'un an et très longtemps, que c'était
un régime répugnant. Alors on peut, je ne crois pas que
l'on diverge sur l'analyse de ce régime, on ne peut pas rebâtir
l'avenir de l'Afghanistan, si on les laisse recommencer les affrontements
entre les Pachtoun et les autres. Donc tout le travail politique que nous
faisons à Islamabad, en Iran, en Ouzbékistan en Arabie avec
les Américains qui sont exactement sur cette ligne, c'est de précisément
les amener à surmonter ça pour travailler ensemble, tout
en acceptant l'ex-roi comme symbole de transition, ce qu'ils ont l'air
d'accepter petit à petit. Et moi, je rentre d'Islamabad, où
j'ai longuement vu Monsieur Brahimi, représentant spécial
de Kofi Annam, un peu plus optimiste que je ne l'étais en partant,
car je crois que chez les Afghans, ça bouge un peu, l'Alliance
du Nord comprend qu'il faut faire une place aux Pachtoun. Les Pakistanais
comprennent qu'il faut faire une place aux autres. Je ne me place pas
d'un seul côté, moi je ne crois pas que dans une affaire
aussi grave, il faut dire où sont mes amis à moi ? qui me
ressemblent vaguement en tant qu'occidental, donc je mise sur eux contre
les autres. Il ne faut pas faire ça. Il faut aider l'ensemble des
Afghans une fois débarrassés du joug des taliban, faire
émerger un processus politique. Nous y travaillons, ce plan était
considéré comme une importante contribution à ce
processus, ce n'est pas la bible, ce plan, donc, on l'enrichit, on l'adapte
en fonction de ce qui se passe, et nous sommes en train d'y travailler.
Pour finir sur l'Alliance du Nord, jusqu'à maintenant ce sont les
Américains qui ont freiné l'Alliance du Nord pour qu'elle
ne conquière pas prématurément Kaboul, parce que
Kaboul ayant été prise dans cette hypothèse uniquement
par les Tadjiks et les Ouzbeks ont recommencé le cycle infernal
de l'affrontement avec les Pachtoun, donc ils voudraient qu'une solution
politique ait quand même un petit peu émergé avant,
ce à quoi nous travaillons. Voilà, il n'y a pas de quoi
décrire cela de façon noire.
Alain MADELIN : Bien, alors, quelle
est la solution ? La solution c'est au moins, les choses sont claires,
de faire tomber le régime taliban et de prendre Kaboul. Et d'installer
un gouvernement composé de l'Alliance du Nord dont on sait qu'elle
aura un rôle décisif pour prendre Kaboul, mais pas seulement
de l'Alliance du Nord. Je ne souscris absolument pas à la critique
en creux que vous faites de l'Alliance du Nord qui en réalité
est une alliance qui comprend aussi des Pachtoun, et ils sont suffisamment
conscients de cela pour très bien savoir qu'ils ne peuvent pas
représenter à eux seuls l'ensemble de l'Afghanistan. Je
me souviens avoir discuté longuement à plusieurs reprises
avec Massoud de cela dans la vallée du Panshir, il a toujours eu
conscience qu'il fallait un gouvernement de coalition et qu'il fallait
que ce gouvernement de coalition soit aidé par la Communauté
Internationale de façon à ne pas refaire les erreurs d'hier.
Les erreurs que vous incombez à Massoud, ce sont aussi les erreurs
de la Communauté Internationale qui les a laissés tomber.
Hubert VEDRINE : Je n'ai pas incriminé
Massoud personnellement, c'est vrai qu'il avait une dimension personnelle,
et une vision un peu différente des autres chefs de l'Alliance
du Nord.
Alain MADELIN : Donc, depuis le début,
j'ai toujours entendu l'Alliance du Nord, et encore récemment dès
le 11 ou le 12 septembre, dire, eh bien nous ferons un gouvernement de
large coalition, avec y compris des gens pachtoun, ce sont des tribus
du sud de l'Afghanistan. Cela étant, les Américains, et
à mon avis, à tort, ont cherché à rapidement
trouver des solutions bricolées avec des chefs pachtoun dans le
sud, ça n'a pas très bien marché, et maintenant on
se rabat un peu sur l'Alliance du Nord semble-t-il, vous me démentirez
si je me trompe ; on se rabat sur l'Alliance du Nord pour monter une opération
sur Kaboul avec derrière une solution politique de large coalition
sous la houlette du roi. Je crois que, vraiment on a eu tort de ne pas
faire de Massoud un héros positif. Tiens, je vais vous raconter
une petite histoire. Elle nous ramène à un problème
d'actualité, parce que je crois que politique extérieure
et sécurité intérieure sont liées. Vous avez
participé, il y a quelques jours, Monsieur le Ministre, à
une réunion concernant la mise en place de l'Islam de France, et
donc c'est bien qu'il n'y a pas seulement un problème intérieur
avec cet Islam de France. On en parlera peut-être. Je regrette profondément
les conditions dans lesquelles on met en place cet Islam de France qui
consiste à donner peut-être demain la majorité de
cet Islam, non pas au plus modéré, au plus laïque,
au plus républicain, mais au contraire au plus obscurantiste et
au plus extrémiste, ce qui est la preuve que l'on n'a pas retenu
grand chose de la leçon de l'Afghanistan. Mais, je reviens sur
le commandant Massoud, parce que c'est une petite histoire, elle m'a frappé.
J'étais, il y a quelques jours avec des gamins dans une banlieue
un peu difficile de Strasbourg, et des gamins, 10-13 ans, criaient : Ben
Laden, Ben Aden, Ben Aden, et puis ils me racontaient qu'ils avaient brûlé
un drapeau américain dans leur collège. Alors j'ai discuté
avec eux, pas longtemps d'ailleurs, pour leur dire : voilà ce que
c'est que Ben Aden, voilà ce que c'est que le régime des
taliban, est-ce que tu aimerais ça pour ta mère ? Est-ce
que tu aimerais ça pour ta sur ? Et puis je leur ai expliqué
qui était Massoud, ce grand résistant et quelques minutes
plus tard : oh il est fort Massoud, et ils sont repartis en criant Vive
Massoud ! Vive Massoud ! Vive Massoud !
Hubert VEDRINE : Il ne faut pas trop
s'inquiéter quand ils disent Ben Laden.
Alain MADELIN : je crois que c'est
le rôle des hommes politiques que de donner des signaux clairs et
peut-être que si nous avions su donner justement à ces gamins
et à d'autres, l'idée qu'il y avait des gens qui se battaient
pour un Islam modéré, démocratique, respectueux des
femmes dans cette partie du monde, nous aurions fait notre travail de
politiques.
Alain
DUHAMEL :
Alors Hubert Védrine, vous répondez, ensuite Anne-Line vous
posera à chacun une question.
Hubert VEDRINE : Oui, moi, j'ai comment
dire, je n'ai rien de spécial à répondre parce que
ce n'est pas faux tout ça. D'autre part, moi j'avais un très
grand respect pour Massoud et j'étais même ému pour
tout dire quand je l'ai rencontré, compte-tenu de ce qu'il représente.
Et moi aussi j'ai une passion pour l'Afghanistan, j'y étais il
y a très longtemps, j'y ai passé un été entier,
j'étais étudiant, j'ai toujours gardé un il
sur ce pays, et sur ses malheurs terribles depuis vingt ans. Mais il y
avait une dimension spéciale chez Massoud, peut-être parce
qu'il avait été au lycée français de Kaboul,
le lycée Hysticlal, peut-être parce qu'il parlait un peu
français, peut-être parce qu'il voulait devenir architecte,
il y avait beaucoup de choses. Et une dimension spéciale, et il
parlait moderne par rapport à ça, mais il était quand
même en même temps, il faut avoir l'honnêteté
de le reconnaître, il était aussi un chef de guerre afghan,
et d'une base essentiellement Tadjik même s'il avait su l'élargir,
il avait une approche qui permettait de fonder sur lui plus d'espoirs
que sur un autre chef de guerre afghan parmi d'autres. Et par ailleurs
indépendamment de Massoud, c'est quand même vrai que quand
l'Alliance du Nord a eu le pouvoir, il y a eu des affrontements entre
eux qui ont fait quand même des milliers de morts aussi. C'est même
une des raisons pour lesquelles, aussi bizarre que cela puisse nous paraître,
compte tenu de l'obscurantisme des taliban, vous avez raison de le souligner,
quand ils sont arrivés au début, ils ont eu un certain succès,
parce qu'ils ont apporté la paix par rapport à une guerre
civile qui avait exténué tout le monde, et bon alors c'est
pour ça qu'aujourd'hui on ne peut pas dire d'une façon simple,
il y a les bons, on va s'appuyer sur ce petit groupe.
Alain MADELIN : Est-ce qu'on peut
les passer totalement sous silence, comme dans votre plan ?
Hubert VEDRINE : On ne les passe pas
du tout sous silence, pas du tout, pas du tout.
Alain MADELIN : Dans votre plan, il
y a mention de l'Alliance du Nord, il y a mention du gouvernement légal
?
Hubert VEDRINE : On n'a pas énuméré
les forces politiques en Afghanistan, parce que c'était un piège,
ça justement. Parce qu'on a voulu faire un plan, on n'a pas voulu
faire un plan à l'époque qui reconstitue les oppositions
ou les désaccords historiques, on a voulu faire un plan de rassemblement,
et on a voulu insister sur un processus politique prenant en compte toutes
les ethnies, toutes les sensibilités, toutes les forces. J'en ai
parlé avec l'ancien roi, j'en ai parlé avec les gens d'un
côté et de l'autre, et nous sommes en contact aujourd'hui
aussi bien avec l'Alliance du Nord et ses protecteurs entre guillemets,
certains pays, les Iraniens, les Russes, les Tadjiks, les Ouzbeks, que
de l'autre côté. Donc il n'y a d'exclusion de personne, mais
personne ne croit non plus qu'on va bâtir l'Afghanistan de demain
sur un seul de ces groupes.
Alain MADELIN : C'est pour ça
que je vous disais que ça me rappelle le plan qui avait été
fait au lendemain de la guerre où certains pensaient passer par
pertes et profits le Général De Gaulle, la Résistance
et les Forces Françaises Libres.
Hubert
VEDRINE : Vous savez bien que c'est une blague, cette comparaison.
Alain MADELIN : Non; non non pas du
tout !
Alain
DUHAMEL :
Je vous suggère l'un et l'autre d'écouter la question d'Anne-Lise
pour que les femmes aient la place que vous revendiquez en France aussi.
Hubert VEDRINE : Il faudra que je
dise un mot sur ce qu'il a dit sur l'Islam en France, c'est important
aussi.
Anne-Line ROCCATI : On voit bien les
difficultés qui sont en train de se dessiner pour le futur de l'Afghanistan,
mais on voudrait savoir aujourd'hui, on a l'impression un peu que l'intervention
jusqu'ici Américaine piétine et patine un peu, quelle va
être la suite des opérations militaires et quel est le rôle
de la France dans cette suite, on a envie de savoir, vous rentrez du Pakistan,
ce serait bien si vous pouviez nous dire un peu ce que vous avez vu là-bas,
et la question, c'est, les Etats-Unis ont-ils formulé des demandes
précises pour la suite de ces opérations ?
Hubert VEDRINE : Alors, si vous le
permettez, juste une phrase ou deux sur l'Islam en France. Naturellement
les Ministres de l'intérieur, bien avant celui-ci, ça a
commencé bien avant Daniel Vaillant, ça fait 5 ou 6 ministres
de l'Intérieur de gauche et de droite, d'ailleurs, qui essayent
d'aider l'Islam en France à s'organiser, donc en regroupant, et
Dieu sait que c'est compliqué, toute une série d'organisations
représentant un éventail de sensibilités de l'Islam
en France. Ce n'est évidemment pas pour faire prévaloir
les plus extrémistes ou les plus obscurantistes, c'est parce qu'on
a confiance en eux aussi.
Alain MADELIN : Est-ce que vous savez
comment ça marche ?
Hubert VEDRINE : Oui, je sais bien
comment ça marche, et puis j'ai lu ce que vous disiez à
ce sujet, il y a même quelques remarques qui sont assez justes de
votre part, dont il faut tenir compte par la suite, mais l'idée
de base c'est que la France a une capacité d'attirance, une capacité
d'attraction, une capacité à travers son modèle social
et républicain qui je crois est plus forte au bout du compte que
les calculs de telle ou telle organisation islamiste qui voudrait en profiter.
Ils n'y arriveront pas, je crois, et les ministres de l'intérieur
qui se sont succédés ne sont pas des naïfs par rapport
à ça, ils connaissent très bien cette situation,
mais ils pensent que c'est plus intelligent pour notre pays, et je pense
qu'ils ont eu raison depuis des années et des années, encore
une fois ce sont des gens de gauche comme de droite, d'essayer de créer
ce processus, cette émulation.
Alain MADELIN : Est-ce qu'on peut
expliquer en deux mots pour les auditeurs, de quoi il s'agit sur ce point
? Pour terminer sur ce sujet de l'Islam de France, je crois que l'islam
est compatible avec la modernité, compatible avec les droits de
l'homme, compatible avec la République, et que la France a un formidable
rôle a jouer pour permettre l'émergence d'un islam modéré
qui peut rayonner sur le monde entier. Et des grandes personnalités,
comme Monsieur Boubakeur, comme le doyen, comme le mufti de Marseille,
comme des tas d'associations, disent exactement la même chose. Seulement
la réalité n'est pas tout à fait celle-là.
C'est que dans le même temps, en France il y a un islam un peu obscurantiste,
militant, qui quadrille les quartiers, qui pratique l'endoctrinement,
je pourrais vous donner les textes, c'est effrayant, et puis il y a un
islam politique qui est lui du type frère musulman, qui dit : la
laïcité en France, la vôtre, je n'en veux pas. Nous,
nous voulons le port du voile, peut-être pas tout de suite, mais
pour un peu plus tard. C'est un islam qui veut grignoter politiquement
petit à petit la république. Il y a les représentants
de l'islam modéré, aujourd'hui en France, qui disent attention
danger, ce n'est pas moi qui le dis, je me fais en quelque sorte, comme
pour Massoud hier, je me fais le porte-voix de ces représentants
de l'islam modéré en ce moment pour dire attention casse-cou.
On va installer ces mouvements les plus extrémistes au terme d'une
consultation qui fait fi de toute la société civile musulmane
pour partir exclusivement des lieux de culte à partir du nombre
de mètres carrés de chaque lieu de culte, enfin, d'où
sont exclues les femmes, d'ailleurs, parce qu'il n'y à pas de femmes
au mètre carré dans les lieux de culte musulman. Donc, nous
aboutissons à quelque chose qui est une machine, je crois infernale,
qui risque de se retourner contre la République et contre ce que
vous dites être au fond l'objectif de tous les ministres de l'intérieur.
C'est peut-être un objectif, mais là franchement, je dis
que nous sommes en train de prendre un risque considérable.
Alain
DUHAMEL :
Vous répondez à Alain Madelin, puis vous répondez
à Anne-Lise, qui attend toujours sa réponse.
Hubert VEDRINE : Je crois qu'Alain
Madelin manque de confiance en nous, et que la France a une grande force
par rapport à ça. A la consultation à laquelle Daniel
Vaillant m'a invité, ce n'était pas le début, ça
a commencé il y a longtemps, il y avait d'ailleurs une femme, et
il y avait une très grande majorité d'expression tout à
fait modérée, tout à fait dans le sens que vous souhaitez.
Alain MADELIN : Je crains que vous
ne soyez un peu naïf, Monsieur Védrine.
Hubert
VEDRINE : Ah bien, ça me rafraîchit qu'on
me dise ça, c'est bien. Bon, alors, sur les questions que vous
m'avez posées.
Anne-Line ROCCATI : Sur les opérations
militaires, la suite des opérations ?
Alain
DUHAMEL :
Et la contribution de la France, et ce qu'on a demandé à
la France, et ce qu'elle a répondu.
Hubert VEDRINE : D'abord, je voudrais
dire que nous continuons à penser que la réaction américaine
ayant été jugée légitime par le Conseil de
Sécurité, cette riposte, elle est toujours légitime
et ciblée par rapport à l'objectif admis par tout le monde,
y compris par les dirigeants arabes et musulmans, c'est-à-dire
casser le système terroriste Ben Aden et d'autre part le système
taliban qui lui a permis de s'appuyer.
Anne-Line
ROCCATI : On voit bien
comment on peut casser le système taliban, mais on ne voit pas
bien comment on peut casser le système terroriste.
Hubert VEDRINE : C'est quand même
des infrastructures, il y en avait en termes militaires de l'ordre de
deux cents en Afghanistan, et que vous ne pouvez pas mener des opérations
terrestres plus précises pour mettre la main sur les chefs ou les
mettre hors d'état de nuire si vous n'avez pas cassé d'abord
un certain nombre de casernes, d'installations, même s'il n'y en
a pas énormément, il y en a quand même un peu. Donc
le fait que cette opération ait lieu au préalable est compréhensible,
ça paraît long et difficile, mais personne n'a dit que c'était
court et facile. Peut-être que certains l'on cru, mais ils l'ont
cru tout seuls dans leur tête. Donc c'est long et difficile, il
faut en passer par là. Naturellement, on ne peut que souhaiter
par rapport aux opinions qui le vivent mal, je comprends d'ailleurs, avec
le spectacle des victimes des bombardements, mais il faut avoir en tête
tous les malheurs des Afghans depuis vingt ans. Ça n'a pas commencé
avec certaines des ces frappes, ou certaines bavures, ou bien l'usage
des bombes à fragmentation sur lesquelles on peut s'interroger,
mais il faut le remettre dans le contexte de tout ce qui s'est passé
depuis si longtemps en Afghanistan. Donc, c'était une phase indispensable.
Ce que l'on peut souhaiter aujourd'hui, et ce que je souhaite, c'est que,
les frappes aériennes ayant atteint, je le suppose, l'essentiel
des objectifs, les Américains puissent passer assez vite à
la phase suivante, c'est-à-dire aux actions au sol qui n'ont pas
la même visibilité, et d'autre part au processus politique
dont nous avons commencé à parler tout à l'heure.
En ce qui concerne la France, le Président de la République,
et le Premier Ministre ont exprimé depuis le début une disponibilité,
mais les Américains préfèrent agir pour l'essentiel
par eux-mêmes en dehors d'une ou deux actions britanniques tout
à fait limitées au début. Nous sommes dans cette
attitude : disponibilité. On discute, il y a un peu d'échanges
sur les planifications de la suite, et pour le moment, nous en sommes
là, et le Président et le Premier Ministre décideront
s'il y a une demande précise.
Alain
DUHAMEL :
On y reviendra, après une page de publicité et les dernières
informations avec Florence Cohen
Alain
DUHAMEL : Le Grand Débat,
avec comme invités, Alain Madelin et Hubert Védrine. On
passe donc au second thème, qui concernait le Proche-Orient, sujet
évidemment lié, Anne-Line Roccati, avec le précédent.
Anne-Line ROCCATI : Oui, pensez-vous,
Monsieur Védrine, qu'une solution durable en Afghanistan soit possible
tant qu'on n'est pas avancé du tout sur une solution du conflit
Israëlo-Palestinien ?
Hubert VEDRINE : Je ne sais pas si
le lien est aussi mécanique que ça. Je crois que l'on peut
arriver à atteindre les objectifs militaires en Afghanistan, puis
faire émerger le processus politique, sans avoir forcément
trouvé la solution au Proche-Orient, mais je sais qu'il faut trouver
la solution au Proche-Orient pour d'autres raisons. La France n'a pas
attendu le 11 septembre pour s'engager avec toutes ses forces dans la
recherche de la paix au Proche-Orient. Pour être plus précis,
c'est depuis mars 1982, que François Mitterrand, à la Knesset,
s'est prononcé en faveur d'un état palestinien, qui non
seulement respecterait la sécurité d'Israël, mais serait
même une meilleure réponse à la question de la sécurité
d'Israël que les situations actuelles. En 1982, il a fallu attendre
1999, pour que les Européens rejoignent cette ligne, et le Président
Busch, emploie ces termes, maintenant, par rapport à ça.
Et nous considérons que la création d'un état palestinien,
c'est une solution claire et nette, c'est la seule qui permette de sortir
les Israéliens et les Palestiniens de cet affrontement horrible
dans lequel ils s'enfoncent, dans lequel ils se font de plus en plus de
mal les uns aux autres, mais ils seront toujours là côte
à côte. Bon, alors je ne veux pas faire un lien trop étroit,
je ne sais pas s'il y a en termes de causalité, en termes de solution,
il ne faut pas compliquer encore les choses, mais il y a une nécessité
absolue de lutter contre le terrorisme, une nécessité de
régler le problème afghan de façon politique après
et d'autre part les questions du Proche-Orient. Donc je les mets plutôt
sur le même plan que dans un lien étroit qui pourrait encore
compliquer les efforts que nous tentons.
Alain
DUHAMEL :
Alain Madelin ?
Alain MADELIN : Écoutez, à
ce niveau de déclaration de principe, je n'ai pas de position majeure,
simplement, merci de dire qu'il n'y a pas de lien entre les deux, mais
vous suggérez, en même temps, qu'il peut y en avoir un, moi,
je ne le crois pas du tout. Et je combats cette culture de l'excuse qui
alimente toute une série de régimes despotiques, dans le
monde musulman, qui est incapable d'apporter la paix, la prospérité,
la démocratie, pratique la fuite en avant dans l'anti-américanisme,
dans l'anti-occidentalisme, et dans une sorte de culture de l'excuse,
en disant, c'est la faute aux bombardements sur l'Irak, ou c'est la faute
à il n'y a pas de solution entre Israël et les Palestiniens.
Je crois que ces deux prétextes sont faux, que en réalité,
les mouvements islamistes, terroristes les plus extrémistes ne
veulent pas la paix entre Israël et les Palestiniens. Ils veulent
la guerre, et par les mouvements terroristes, comme le Hamas, ou le Jihad
islamique, ils alimentent sur le terrain des actions terroristes pour
empêcher la paix avec pour objectif de chasser l'état d'Israël.
S'agissant de l'Irak, je sais bien ce que dit la diplomatie française,
ce que vous dites depuis un certain temps : il faut rompre avec ces bombardements,
avez-vous une solution ? Ou est-ce que cela fait seulement partie d'une
sorte de gesticulation politique pro-arabe, que l'on peut comprendre par
ailleurs, mais moi, je crois qu'il y a un devoir de responsabilité
vis-à-vis des Français, vis-à-vis de la communauté
internationale : ne pas permettre à l'Irak de menacer à
nouveau le monde. Et tout le monde comprend le risque qu'il y aurait aujourd'hui
si l'Irak, qui est solidaire de Ben Aden, il faut le rappeler, si l'Irak
disposait de l'arme nucléaire, comme imprudemment, il y a bien
longtemps, la France s'était engagée dans cette direction,
ou si l'Irak disposait...
Hubert VEDRINE : A quelle époque
?
Alain MADELIN : Oui, c'était
une certaine époque, je pense que c'était une erreur de
la France à ce moment-là, comme c'était une erreur
de la France à une autre époque, mais cette fois-ci c'était
les socialistes qui étaient au pouvoir, que de favoriser l'arme
nucléaire au Pakistan.
Alain
DUHAMEL :
Vous pouvez rappeler un peu les dates, pour les personnes ?
Alain MADELIN : Dans un cas, c'était
Jacques Chirac, et dans l'autre cas, c'était François Mitterrand.
Alain
DUHAMEL :
Voilà, comme ça, c'est clair, c'est bien clair.
Alain MADELIN : Je pense que c'était
une erreur, et c'est une erreur, mais cette fois-ci c'est la vôtre,
que de dire, on pourrait lever, comme ça les bombardements sans
contrepartie et en renonçant au contrôle. Pardon, s'agissant
de l'Irak, ils ont nié d'abord, et puis petit à petit, j'ai
lu les rapports du Conseil de Sécurité de l'ONU, ils sont
accablants. On a découvert des stocks d'armes chimiques et biologiques
effrayants, effrayants, et il y a 400 mille litres d'anthrax qui ont disparu
quelque part en Irak, et on a découvert tous les moyens de transformer
cet anthrax en poudre. Alors, je crois que vis-à-vis de la communauté
internationale, vis-à-vis de la sécurité des Français,
nous avons un devoir de responsabilité, et en tout état
de cause le devoir d'exiger que des contrôles soient exercés
sur le terrain par la communauté internationale. Voilà pourquoi
je pense que, et l'Irak et Israël peuvent être des alibis,
mais qu'il n'y a aucun lien avec le terrorisme afghan ou d'origine afghane,
d'origine Ben Aden, que nous combattons par ailleurs, ce sont des prétextes.
Hubert VEDRINE : Ben Aden n'est pas
Afghan, il faut le rappeler.
Alain MADELIN : D'origine, avec les
bases arrières en Afghanistan, vous m'avez compris.
Alain
DUHAMEL :
Alors sur le fond ?
Hubert VEDRINE : Je voudrais dire
que ce n'est pas parce que la question palestinienne étant largement
un alibi pour les terroristes, ainsi que le sort du peuple irakien, que
nous devons, nous qui ne sommes pas fabriqués comme eux, considérer
que ce sont deux problèmes sans importance. Et nous avons absolument
le droit d'avoir la volonté de résoudre ces problèmes
pour des raisons d'humanité, en raison des valeurs dont vous vous
réclamez vous-même, la situation des Palestiniens est absolument
intolérable, mais il faut la résoudre d'une façon,
qui, non seulement préserve, mais consolide la sécurité
d'Israël. La situation de la société irakienne, des
enfants, etc., est insupportable, au nom des principes dont nous nous
réclamons. Mais il ne faut pas non plus se réclamer des
principes ici à Paris, et ne pas être capables de travailler
pour eux concrètement, ce qui ne veut absolument pas dire que nous
devions baisser la garde en termes de vigilance. C'est pour ça
que je voudrais dire quelle est notre vraie politique sur l'Irak : nous
considérons que la politique actuelle, qui est une politique de
sanctions extrêmement sévères décidée
par le Conseil de Sécurité, avec notre accord au début,
après la guerre du Golfe, au fil du temps a perdu complètement
son efficacité, parce que non seulement elle contribue, en plus
des actions du régime lui-même, à aspirer cette société
et à la disloquer, mais en même temps, ils ne permettent
aucun des contrôles. Donc il faudrait pouvoir contrôler naturellement.
Il faut pouvoir contrôler, parce que c'est un régime qui
demeure potentiellement dangereux, et ses voisins arabes ou iraniens sont
les premiers à nous demander qu'ils demeurent contrôlés,
mais dans la situation actuelle, il n'est plus du tout contrôlé.
Et donc la politique anglo-américaine, sur ce point, consistant
à bombarder je ne sais quelles batteries de temps en temps, et
d'autre part à maintenir extrêmement verrouillé le
système des sanctions, à notre avis, finalement n'atteint
plus aucun de ses objectifs. L'embargo est détourné, ça
permet aux dirigeants du régime de s'enrichir, la population en
souffre et nous on ne contrôle rien.
Hubert VEDRINE : Les bombardements
dont vous parlez, ils ne servent à rien, simplement ils consolident
le régime.
Alain MADELIN : Faut-il y renoncer
unilatéralement ?
Hubert VEDRINE : Il faut être
un peu souple quand les choses ne marchent pas. Là il y a une sorte
d'obstination bureaucratique dans ces bombardements de routine, si je
puis dire, qui ne sert à rien en termes de contrôle. Ce qui
est important c'est l'objectif que vous avez rappelé ....
Alain MADELIN : La proposition qui
a été faite, proposition par les Américains eux-mêmes,
ce sont des sanctions intelligentes c'est-à-dire de dire : écoutez
voilà, vous pouvez importer tout ce que vous voulez sauf des produits
qui pourraient être utilisés à des fins militaires
ou à des fins de guerre bactériologique, ce qui me paraît
une proposition intelligente et honnête de la communauté
internationale, Bagdad l'a refusé. Donc nous sommes bien, dans
ce cas-là, je prends le parti de la communauté internationale
et moi je ne prends pas le parti de Bagdad. S'agissant d'Israël...
Hubert VEDRINE : Attendez, qui est-ce
qui prend le parti de Bagdad ? Ce que Colin Powell a proposé et
que vous trouvez intelligent, c'est notre proposition. Donc il a fallu
attendre qu'il arrive...
Alain MADELIN : Non, l'idée
des sanctions intelligentes elle traînait depuis déjà
longtemps aux Etats-Unis, pardon.
Hubert VEDRINE : C'est-à-dire
que celle d'avant été idiote ?
Alain MADELIN : Non, c'est une façon
de dire qu'il y avait à un moment donné, nécessité
de repenser le système. Les Américains l'ont dit depuis
longtemps.
Hubert
VEDRINE : C'est ce que nous Français nous disions depuis
plus de deux ans avant. Alors quand Colin Powell est arrivé avec
un il neuf sur ce sujet il a dit : au fond ce que proposent les
Français n'est pas absurde, et il a repris une partie de nos propositions.
Simplement en effet les dirigeants de Bagdad n'en veulent pas.
Alain MADELIN : Mais il faut diriger,
il faut bien désigner l'ennemi, il faut bien dire que les dirigeants
de Bagdad n'en veulent pas, que les dirigeants de Bagdad entendent, à
l'abri des regards extérieurs, poursuivent des programmes d'armes
insensés, qu'ils alimentent effectivement aujourd'hui par le trafic,
qu'ils refusent les sanctions intelligentes, entre guillemets, proposées
aujourd'hui par l'ONU et je crois qu'il faut bien désigner l'ennemi.
Je veux dire en l'occurrence l'Irak n'est pas un peuple ami, même
si certains peuvent espérer construire la grande mosquée
de Bagdad, tant pis pour ces constructeurs de mosquée, l'Irak pour
l'instant est un pays dangereux, d'ailleurs solidaire de Ben Laden. S'agissant
d'Israël...
Hubert VEDRINE : Une fois qu'on a
dit ça, on en est au même point. Ce n'est pas parce qu'on
a désigné, qu'on s'est fait plaisir, qu'on a réglé
le problème. A ce moment-là il faut développer ces
arguments à Washington, il faut développer ces arguments
contre ceux qui empêchent Colin Powell de faire prévaloir
ce point de vue qui est en effet plus intelligent parce qu'il permettrait
un meilleur contrôle. Et c'est à Washington, notamment au
sein du Congrès, qu'il rencontre beaucoup d'oppositions de gens
qui veulent en rester absolument au statut quo parce qu'ils pensent que
c'est plus dur, plus punitif contre ces régimes ennemis, et ce
statut quo est idiot parce qu'il ne sert à rien, il ne contrôle
rien. Donc il est tragique.
Alain MADELIN : Moralité on
a fait une grosse boulette en n'allant pas jusqu'au bout, c'est-à-dire
jusqu'à Bagdad, au moment de la guerre du Golfe.
Hubert VEDRINE : On, c'est qui ?
Alain MADELIN : La communauté
européenne. Tous sous le mandat de l'ONU, puisque c'était
le mandat de l'ONU.
Hubert VEDRINE : Non, le mandat de
l'ONU c'était de libérer le Koweït.
Alain MADELIN : Donc le mandat de
l'ONU ne permettait pas d'aller jusqu'à Bagdad. Point. Donc je
pense qu'on a fait une grosse boulette à ce moment-là. Permettez-moi
d'ajouter un mot sur Israël. Le droit des peuples palestiniens à
avoir un état bien sûr, simplement j'ajouterai : pas n'importe
quel état, parce que quand je vois aujourd'hui l'autorité
palestinienne, son cortège de haine, d'instrumentalisation des
enfants au travers des livres scolaires, au travers de la télévision,
la corruption, et éventuellement la fuite en avant car représentée
pour l'autorité palestinienne, la reprise de l'Intifada puisqu'elle
était contestée de plus en plus en Palestine-même,
je dis que nous devons veiller à ce que si les Palestiniens ont
demain un état, ce que je souhaite, ça ne soit pas n'importe
quel état, que ce soit un état ouvert, tolérant,
démocratique, un état de droit et nous avons là,
communauté internationale, une responsabilité. C'est la
raison pour laquelle je crains que, en ce moment, nous ne rompions un
peu notre position d'équilibre qui a toujours été
celle de la France, pour avoir une position, peut-être, un peu trop
en faveur des Palestiniens, qui ont une responsabilité lourde en
ce moment. Certes Arafat n'a pas refait la bêtise qu'il avait faite
pendant la guerre du Golfe, de soutenir Saddam Hussein. Il s'est mis du
bon côté et c'est encore une fois tant mieux, mais il est
absolument nécessaire de demander à Arafat, et je sais que
ce n'est pas chose facile, de tout faire pour mettre fin aux agissements
du Hamas, du Jihad islamique, c'est-à-dire des mouvements terroristes
qui font aujourd'hui régner la terreur contre les Israéliens
et qui entraînent l'engrenage de violences dans lequel on est et
duquel il faut sortir. Je me suis rendu, moi aussi je voyage un peu, cet
été en Israël. J'ai rencontré Sharon, j'ai rencontré
Peres, j'ai rencontré tous les membres du cabinet de guerre, j'ai
rencontré l'autorité palestinienne, et j'ai eu vraiment
le sentiment qu'il y avait là une montée de la haine sur
laquelle nous avions une lourde responsabilité ; notamment celle
qui consiste à ne pas encourager les Palestiniens et à leur
demander de faire vraiment tous les efforts pour mettre un peu d'eau froide
dans leurs médias, dans leurs manuels scolaires, parce que ce n'est
pas bien de pousser des enfants contre des militaires.
Anne-Line ROCCATI : Monsieur Védrine,
pensez-vous qu'une solution, on a l'impression que Monsieur Arafat et
Monsieur Sharon ne peuvent plus se parler, aujourd'hui encore, pensez-vous
qu'une solution à court terme ou à moyen terme soit possible
dans ce pays, et est-ce que la France, dans cette région du monde,
pardon, et est-ce que la France y contribue et quelle est sa politique
et quelle est sa position ?
Hubert VEDRINE : Je crois que la contribution
de la France, elle est très visible, elle est connue de tout le
monde, il y a un engagement par rapport à la paix au Proche-Orient
qui est constant, qui se poursuit depuis des années, qui passe
par des propositions nombreuses, des initiatives constantes, et on ne
se décourage jamais quelle que soit la situation. Bon, ça
c'est l'action de la France.
Anne-Line ROCCATI : Et est-ce
que Monsieur Arafat est encore le bon interlocuteur ?
Hubert VEDRINE : Mais ce n'est pas
à nous à choisir. On passe notre temps à dire aux
Israéliens, ils n'aiment peut-être pas Arafat, mais il faut
qu'ils fassent avec, et réciproquement. Les Palestiniens n'ont
aucune raison d'aimer Monsieur Sharon ils doivent faire avec et ce n'est
pas à nous à inventer, à quelques milliers de kilomètres,
je ne sais quels leaders de part et d'autre. Alors naturellement je ne
suis pas d'accord avec la présentation faite par Alain Madelin,
je trouve qu'il y a beaucoup de choses qui sont inexactes dans la chronologie,
le rôle des uns et des autres, mais le plus important aujourd'hui
c'est de savoir comment on sort de cette situation. Et moi je voudrais
redire en termes très simples, on peut épiloguer sans fin
sur les responsabilités historiques, il faut un état palestinien.
Alors j'entends bien ce que vous dites, il faudrait que l'état palestinien
soit parfait, en gros, à ce compte là il n'y a pas beaucoup
d'états qui existeraient, mais je comprends que c'est l'intérêt
de tout le monde, des Israéliens d'abord, des Palestiniens eux-mêmes
d'ailleurs, et chez les Palestiniens qui vivent au contact, même
si c'est un contact conflictuel des Israéliens, on voit qu'il y
a une aspiration moderne et démocratique aussi dans ce monde palestinien.
Donc il faut souhaiter que cet état palestinien devienne comme
çà. Mais ce n'est pas dans les conditions où ils
sont aujourd'hui qu'ils risquent de fabriquer, dans ces espèces
de bantoustans, avec le harcèlement permanent et l'asphyxie complète
sur le plan économique, social et financier des territoires occupés,
qu'ils peuvent fabriquer l'embryon de l'état palestinien moderne
que vous souhaitez. Je ne vois pas pourquoi on exigerait des Palestiniens
quelque chose que dans l'histoire on n'a pas exigé des autres peuples
qui, les uns après les autres, ont pu faire des états, qu'ils
soient parfaits d'emblée. Donc il faut être clair sur le
droit des Palestiniens à faire un état mais vous ne pouvez
pas en faire un préalable supplémentaire. Donc il faut à
la fois qu'on soit clair sur l'état palestinien qui permettra de
répondre aux droits légitimes des Palestiniens, et d'autre
part qui assurera la sécurité d'Israël mieux que tous
les systèmes de répression et ça je crois qu'il n'y
a pas d'autres solutions pour Israël en matière de sécurité.
Et aujourd'hui on voit, c'est intéressant parce qu'on voit les
Israéliens approuver massivement Sharon, il n'est critiqué
en Israël que par ceux qui le trouvent trop mou, paradoxalement,
et en même temps il y a plus de 60 % des Israéliens qui sont
pour un état palestinien. Donc ils ont une réaction sur
le premier point qui est fondée sur la recherche de la sécurité,
ce qui est tout à fait normal et prioritaire, et en même
temps ils comprennent. Et moi, quand je vais là-bas où j'ai
des dialogues d'ailleurs fort intéressants avec Monsieur Sharon
lui-même, mais je vois beaucoup de gens au sein du Likoud, tout
le monde sait qu'il y aura un état palestinien. Même maintenant
où tout paraît totalement bloqué. Ce qui fait que
je ne suis pas moi complètement découragé par rapport
à cette situation du Proche-Orient, je suis convaincu que les Israéliens
qui ont voté massivement pour Monsieur Barak à un moment
donné, et puis pas tellement longtemps après pour Monsieur
Sharon, sont absolument capables de voter un jour massivement pour quelqu'un
qui apporte la solution, l'état palestinien et la sécurité.
Il faut réconcilier ces termes qui malheureusement sont opposés
aujourd'hui. Par ailleurs, je trouve légitime d'espérer
que l'état palestinien de demain soit paré de toutes les
vertus que souhaite Alain Madelin, mais on ne peut pas en faire un préalable
supplémentaire qui nous empêcherait de régler le problème
par rapport à la situation du Proche-Orient.
Alain MADELIN : Moi je pense que c'est
notre rôle que de mettre un certain nombre de conditions, je veux
dire la France, elle doit soutenir un état palestinien, mais il
doit être ouvert, il doit être tolérant, il ne doit
pas être haineux, il ne doit pas être despotique. Je veux
dire, qu'est-ce que ça a d'anormal de le dire et de mettre un certain
nombre de conditions ?
Hubert VEDRINE : Personne ne peut
être contre ça.
Alain MADELIN : Ça fait bien,
mais c'est encore mieux de le dire et d'agir pour ça.
Hubert VEDRINE : Oui, mais si vous
en faites des conditions préalables, par rapport à ça
alors qu'on ne l'aurait pas fait pour des dizaines d'états qui
existent dans le monde.
Alain MADELIN : C'est toute la différence
entre nous, c'est que vous pratiquez un réalisme qui parfois amène
à accepter des situations de fait que je trouve inacceptables,
et pour ma part je pense que le rôle de la France, ce que nous représentons
dans le monde, c'est d'afficher une certaine idée de la liberté,
une certaine idée des droits de l'homme et une exigence forte.
Tenez, juste dans ce contentieux entre la France et Israël. Durban,
c'était un sommet contre la haine organisé par l'ONU. Et
puis il s'est transformé en sommet de haine, d'antisémitisme,
contre Israël. La France et l'Europe sont restées, ce n'est
pas bien, je crois que l'on aurait dû partir. Je pourrais multiplier
les exemples comme ça...
Hubert VEDRINE : Sauf que c'est un
mauvais exemple.
Alain MADELIN : Pourquoi ?
Hubert VEDRINE : C'est un mauvais
exemple parce que si l'Europe est restée, c'est précisément
pour mener le combat sur place au lieu de le déserter...
Alain MADELIN : Bravo pour le résultat
!
Hubert VEDRINE : A la première
escarmouche, et par conséquent, l'Europe très bien animée
sur place par le ministre belge des affaires étrangères,
Louis Michel, a obtenu toute une série de textes qui n'ont rien
à voir avec ce qui avait été exprimé au début,
d'ailleurs plutôt par les ONG que par les participants. Vous redites,
pour les ONG ?
Alain
DUHAMEL :
Comme vous l'avez très bien expliqué tout à l'heure,
maintenant chacun le sfait.
Alain MADELIN : Le résultat
est inacceptable.
Hubert VEDRINE : Non le résultat
n'est pas inacceptable, d'ailleurs il y a eu une campagne aux Etats-Unis
après, pour regretter que Colin Powell ait décidé
de ne pas venir à cause des inconvénients que ça
présentait. Je crois que ce combat devait être mené,
on a vu à Durban des expressions inacceptables par rapport à
Israël et elles ont été combattues. On a vu aussi que
la fameuse communauté internationale que nous espérons voir
naître un jour n'est pas encore là parce que il y a un milliard
d'Occidentaux, il y a cinq milliards qui ne le sont pas, il y a quand
même beaucoup de désaccords sur beaucoup de sujets, il faut
continuer à y travailler et ce n'est pas en désertant les
réunions qu'on va faire progresser les choses. Donc on s'est bien
battus à Durban, et je crois qu'on a eu raison par rapport à
l'ONU, par rapport à nos valeurs que vous invoquez constamment.
En ce qui concerne l'état palestinien...
Alain MADELIN : Le résultat,
mais vous êtes le seul vraiment à prendre ce résultat
de cette façon là !
Hubert VEDRINE : Parce que je compare
ce qui s'est passé au début et le point d'arrivée
qui est tout à fait honorable, et je peux vous dire que
Alain MADELIN : Et c'est votre réalisme
?
Hubert
VEDRINE : C'est un réalisme
qui est partagé par énormément de démocrates
africains, de démocrates latino-américains, de démocrates
asiatiques, de gens dans le monde arabe ou musulman, vous cherchez à
les détecter d'habitude, qui se raccrochent à nos valeurs
et qui sont très heureux que l'Europe ait mené ce combat
et n'ait pas abandonné le terrain aux extrémistes...
Alain
MADELIN : Tenez, on va
prendre un autre exemple. Monsieur Josselin, Charles Josselin, secrétaire
d'état ou ministre délégué, revient du Soudan.
Le Soudan, c'est une dictature islamiste terrible, c'est vraiment une
zone de désastre pour les droits de l'homme. Depuis une quinzaine
d'années il y a un génocide terrible, deux millions de victimes,
l'esclavage, et notamment les enfants transformés en esclaves.
Qu'est-ce qu'on fait là ? Qu'est-ce qu'on fait ? On va juste se
promener au Soudan, ou on condamne cette dictature islamiste ? Lorsque
le ministre des affaires étrangères soudanais est venu en
France il y a quelques mois, il a dit : la France soutient le Soudan dans
le refus des sanctions qui lui sont imposées par les Nations-Unies.
Encore une fois je m'attache à l'affichage, je veux dire, un génocide,
deux millions de personnes, dans le sud Soudan. Enfin, c'est une cause
que nous devons épouser. Un autre exemple, tenez, le Nigéria
: l'Arabie Saoudite soutient certains états qui au nord du Nigeria,
pratiquent la Charî'a. Il y a une femme là qui va être,
elle est enceinte, accusée plus ou moins d'adultère, et
elle va être lapidée. Financé par l'Arabie Saoudite.
Vous venez d'Arabie Saoudite, vous en avez parlé ?
Alain
DUHAMEL :
Alors sur ces deux points qui sont assez spectaculaires et qui appellent
une réponse précise d'Hubert Védrine, nous entendrons
sa réponse dans deux minutes.
Alain
DUHAMEL :
Alors Hubert Védrine, Alain Madelin, juste avant cette pause, vous
donnait deux exemples, l'un au Soudan, l'autre au Nigéria, qu'est-ce
que vous répondez ?
Hubert VEDRINE : Au Nigéria,
je réponds que j'ai demandé au porte-parole du Quai d'Orsay
de faire une déclaration très ferme et très dure
par rapport à ce qui se prépare au Nigéria, et je
pense que ça peut avoir un impact, parce que le Nigéria
est dans une phase, avec ce président Obassanjo, où il cherche
à travailler plus avec la France. Il travaille pas mal avec les
Africains francophones, notamment votre ami le président Wade du
Sénégal, donc ça peut avoir un certain retentissement.
Alain
MADELIN : Financé par l'Arabie Saoudite, c'est
pour ça que je vous posais la question à votre retour de
l'Arabie Saoudite.
Hubert VEDRINE : Je sais bien. Enfin,
on va venir aux problèmes des solutions magiques. Ensuite dans
la question du Soudan, nous sommes en train, en liaison avec les Américains,
d'essayer de faire évoluer le régime du Soudan qui en effet
mène une guerre dans le sud du Soudan contre des populations chrétiennes,
qui est une guerre effrayante qui dure depuis des années, depuis
des années et des années, et nous sommes en train, avec
les Américains et les autres Européens de voir comment,
si on arrive à faire évoluer ce régime en levant
les sanctions qui l'avaient frappé, qui le touchent d'ailleurs
plus ou moins parce que les sanctions ça ne marche jamais très
bien, mais c'est un levier que nous avons et nous avons le devoir d'essayer.
Plus généralement je voudrais dire que je ne pense pas que
Alain Madelin va brusquement révéler aux gens que le monde
est rempli d'atrocités. Il y a très peu de gens qui vivent
comme nous dans le monde, c'est une minorité qui vivent avec ce
degré de prospérité, de richesse, de liberté,
qui ont bâti la démocratie en trois ou quatre siècles
et qui ont cet avantage extraordinaire. Donc on a ce problème à
gérer tous les jours, mais c'est effectivement humainement pénible
pour nous et souvent intellectuellement et politiquement choquant d'avoir
à coexister avec des peuples ou des systèmes qui sont à
des stades tout à fait imparfaits du développement, notamment
démocratique. On voit bien qu'il y a un potentiel démocratique
partout, et moi j'emploie l'expression de démocratie émergeante
comme il y a des économies émergeantes, et on sait bien
que ça ne se fait pas comme ça en deux coups de cuillères
à pot, ça se construit petit à petit. Et je pense
que notre rôle en effet c'est de renforcer ce potentiel partout.
Mais personne n'a la solution magique, pas plus Alain Madelin que moi,
que personne d'ailleurs, pour transformer brusquement toute l'Afrique
en une sorte de vaste Suisse ou toute la Chine en un gros Danemark, nous
on a mis deux ou trois siècles, c'est très compliqué
donc je connais bien l'exercice consistant à dire "c'est épouvantable,
il se passe telle chose à tel endroit, qu'est-ce que vous avez
fait depuis huit jours, vous n'avez rien fait, vous êtes complice,
etc". Bon ça c'est un numéro classique qu'on fait à
Paris entre soi, qu'on peut faire dans quelques endroits très riches
et très confortables. Et en pratique qu'est-ce qu'on fait ? Vous
voulez envahir le monde entier ? Vous voulez prendre le contrôle
de l'ensemble de ces pays pour les transformer brusquement, leur faire
franchir trois ou quatre siècles ? Comment on fait en pratique
? Alors croyez bien que tout ce qu'on peut faire on le fait, qu'on n'est
pas moins convaincu que vous l'êtes, et qu'il faut exprimer ce potentiel
à peu près partout et que la légende qu'il y aurait
des politiques étrangères de complaisance ou d'arrangements
par rapport à ça, c'est véhiculé par des gens
qui ne regardent pas ce qu'on fait et tous les jours on essaye de marquer
des points et je crois que cette aspiration à la dignité,
au respect des droits de l'homme, etc.. elle est présente absolument
partout, dans tous les peuples, mais qu'il faut le faire avec peut-être
plus de fraternité et de façon moins péremptoire
parce qu'en même temps ils nous disent : "aidez-nous parce
que tant qu'on est à ce niveau-là de développement
on n'y arrivera jamais et on veut bien faire des élections libres
mais on n'a même pas d'école, il n'y a pas de cahiers, on
ne peut pas payer les instituteurs et puis les produits, nous vivons de
produits dont les cours s'effondrent". Donc il y a une revendication
économique qui nous renvoie au partage des richesses dans le monde,
ça forme un tout. Et effectivement, dans notre histoire la démocratie
française de 2001 n'est pas brusquement apparue dans la France
du 14ème siècle, il y a une construction par étapes.
Alors je leur souhaite vivement qu'ils ne mettent pas comme nous trois
siècles. Je serais très content qu'ils puissent mettre vingt
ans ou trente ans ou quarante ans ou cinquante ans. Mais je crois qu'on
a plus de chance d'arriver au monde que nous souhaitons tous en encourageant
ce processus qu'en étant simplement des espèces de machines
à se scandaliser, à s'indigner, à condamner, à
sanctionner, à couper les ponts et à faire je ne sais quoi.
Parce que l'expérience prouve que ça ne donne pas beaucoup
de résultats quand on procède comme ça.
Alain
MADELIN : je crois que
dans la caricature que vient de faire Hubert Védrine de toute prétention
à mettre un peu de morale dans notre politique étrangère,
il y a là tout le différend qui nous oppose.
Hubert VEDRINE : Vous trouvez ça
immoral ce que j'ai dit ?
Alain MADELIN : Oui.
Hubert VEDRINE : Pourquoi ? Sur quoi
?
Alain MADELIN : Je vous ai lu, je
viens de vous écouter. Qu'est-ce que vous dites ? Quels sont les
quatre piliers du Védrinisme en politique étrangère
? Le réalisme, les relations d'état à état,
les valeurs occidentales ne sont pas aussi universelles qu'on le dit,
la démocratie ne nous précipitons pas, patience. Vous venez
de dire quoi ? La démocratie dans cinquante ans aux peuples d'Afrique,
si, vous avez dit la démocratie dans trente ans, dans quarante
ans, dans cinquante ans. Quelle perspective exaltante, quelle formidable
image de la France que cette promesse de démocratie, si vous êtes
bien sages, dans cinquante ans. En attendant supportez les dictateurs
qui vous oppressent. Je ne suis pas d'accord avec ça. Pas d'ingérence,
dites-vous. Vous avez dit au Kosovo "le Kosovo c'était une
exception mais il ne faut surtout pas en faire une règle".
Eh bien moi je suis pour le devoir d'ingérence même dans
un certain nombre de cas. Parce que derrière tout ce que vous dites
là, au fond, dictature, ne pas déranger, surtout ne pas
déranger, comme une formidable indulgence à l'égard
des dictatures. Moi je crois que justement la démocratie, non pas
décalquer notre Assemblée Nationale sur le Togo ou ailleurs,
mais la démocratie conçue comme étant la protection
exigeante d'un certain nombre de valeurs individuelles, des libertés
de s'exprimer, des libertés d'agir, des libertés de choisir.
La démocratie conçue comme étant des barrières
à mettre en face des pouvoirs despotiques. Ceci c'est universel
et ne dites pas que... mais c'est terrible ce que vous dites. J'ai le
sentiment que vous avez une diplomatie de retard, que vous êtes
en retard par rapport à l'évolution du monde. Vous parliez
de l'Afrique il y a un instant...
Hubert
VEDRINE : De retard sur laquelle par exemple ?
Alain MADELIN : L'Afrique, on va en
parler.
Hubert VEDRINE : Non, une diplomatie
de retard sur laquelle, sur celle des Etats-Unis, par exemple ?
Alain MADELIN : Sur celle des Africains
eux-mêmes, les Africains eux-mêmes. Vous parliez des actes...
Hubert VEDRINE : Celle du Nigéria
?
Alain MADELIN : Attendez, vous parliez
des actes. Pardon, livrer des armes à l'Angola avec la complicité
de l'Élysée, j'aurais préféré qu'on
les livre à Massoud. Et si on entretenait une guerre civile, ça
ce sont des actes, on juge aussi une diplomatie à ces actes là
et à cette diplomatie secrète là. Qu'est-ce qui se
passe aujourd'hui ? Il se trouve que je suis l'ami de deux chefs d'états
africains, de beaucoup de chefs d'états africains, mais en particulier
deux d'entre eux, Thabo Mbeki pour l'Afrique du sud...
Hubert VEDRINE : Je crois que vous
commencez à tout mélanger là. Non, je parle sur la
phrase d'avant là, pas sur celle-là, je suis très
content que vous ayez deux amis africains, mais sur la phrase d'avant,
je pense que vous mélangez tout. Et ça n'a rien à
avoir avec l'échange qu'on a aujourd'hui.
Alain MADELIN : Livrer des armes à
l'Angola ? On n'a pas livré d'armes à l'Angola ? Il n'y
a pas de complicités de la France ?
Hubert VEDRINE : Je n'en sais rien.
Alain MADELIN : Ah bon, j'avais cru
comprendre que Monsieur Attali avait eu quelques problèmes pour
avoir servi de conseiller à quelques dictateurs en Afrique. J'avais
cru comprendre que Jean-Christophe Mitterrand avait quelques problèmes
pour le rôle qu'il avait joué.
Hubert VEDRINE : Aucun rapport avec
la politique d'aucun gouvernement, ça.
Alain
MADELIN : C'est quoi ?
Hubert VEDRINE : Mais vous le savez
bien.
Alain MADELIN : Attali, c'est l'Élysée,
c'était l'Élysée, mais vous étiez où,
vous ?
Hubert VEDRINE : Non, mais ce n'est
même pas l'Élysée, qu'est-ce que vous racontez là
? Il y a une enquête à l'heure actuelle pour savoir dans
quelles conditions des armes slovaques ont été vendues à
l'Angola en passant par un certain nombre d'intermédiaires, point.
Indépendamment de tout gouvernement ou de toute personne occupant
des fonctions à ce moment-là, donc vous ne pouvez pas percuter
les décennies pour le plaisir de la démonstration. Enfin,
l'autre sujet de fond est peut-être plus important, je voudrais
comprendre pourquoi vous faites semblant de vous indigner de ce que j'ai
dit, sur la façon dont on progressait dans le monde tel qu'il est.
Alain MADELIN : Je pense que c'était
une erreur, pour la France, de soutenir, un certain nombre de régimes
dictatoriaux en Afrique et que d'ailleurs il y a eu une mise en garde
des évêques au début de l'année par rapport
à ce qu'ils jugeaient comme politiquement immoral. Je dis que vous
êtes en retard sur ce point par rapport à l'Afrique qui ne
demande pas la démocratie dans vingt ans, dans trente ans ou dans
quarante ans, et qu'il y a deux plans aujourd'hui de redressement de l'Afrique
qui n'en font plus qu'un, celui de Thabo Mbeki, président Sud-africain,
et celui d'Abdoulaye Wade, Président du Sénégal,
et qu'ils se sont mis d'accord, vous le savez, sur une nouvelle initiative
africaine...
Hubert VEDRINE : C'est très
bien, on les soutient à fond, tous les deux.
Alain MADELIN : Et que eux-mêmes
disent le lien indissoluble entre la démocratie et les droits de
l'homme. Ils disent "nous savons que nous ne pouvons pas faire de
développement si nous oublions la démocratie et les droits
de l'homme, que la prospérité est liée au respect
des libertés individuelles". Donc j'aimerais vous entendre
dire cela pour l'Afrique et pas dans vingt ans, dans trente ans, dans
quarante ans ou dans cinquante ans.
Hubert
VEDRINE : Ne faites pas
de paternalisme. Ce n'est pas le problème de ce qu'on dit nous
sur l'Afrique, c'est très bien ce qu'ils disent eux sur l'Afrique.
Mais vous êtes parti d'exemples qui n'ont rien à voir avec
ça, où vous vous indignez de quelque chose au Nigéria
et en Arabie, en quelque sorte vous attendez de nos politiques des politiques
de quoi, de condamnation, de sanction ? Quel est l'instrument sur l'Arabie
?
Alain MADELIN : Monsieur Védrine,
ne jouez pas l'ambiguïté. Quand je suis allé soutenir
Abdoulaye Wade, le gouvernement français, les socialistes français
soutenaient le truquage électoral de celui qui l'a battu. Au Togo,
on a soutenu Eyadema, on a soutenu Sassou-Nguesso à la guerre civile
au Congo-Brazzaville, enfin tout ça c'est de la réalité
africaine. Enfin, ne dites pas que cette politique africaine n'existe
pas, dites qu'elle appartient au passé, très bien, on tourne
la page et on regarde la nouvelle politique africaine. Et si je regarde
la nouvelle politique africaine je vous dis que dans l'esprit des Africains
eux-mêmes elle est liée indissolublement au respect des droits
de l'homme, pas dans trente ans, pas dans quarante ans, pas dans cinquante
ans, tout de suite.
Hubert VEDRINE : Bon, alors je voudrais
revenir là-dessus parce que à caricature, caricature et
demie. Ce que je trouve moi choquant, et puisque vous parlez des grands
principes, et un peu cynique, c'est de s'indigner que telle ou telle partie
du monde ne soit pas brusquement demain matin dans la même situation
de démocratie que nous, avec le niveau de revenus que nous avons,
notre liberté, etc.
et je rappelle que ça ne s'est
pas fait en une journée, et qu'on ne l'a pas fait parce qu'il y
a des ONG de martiens ou des gouvernements étrangers qui nous en
ont intimé l'ordre, mais que c'est la France avec son potentiel
démocratique lui-même et que par conséquent, souvent
les condamnations qu'on prétend émettre sur toute une série
de pays dans le monde, ne changent rien à leur situation. Ça
ne leur fait pas gagner de temps, ils ne vont pas plus vite vers la démocratie.
Donc je pense qu'il y a des procédés...
Alain MADELIN : Si. Qu'on ne soutienne
pas les dictatures, on ira plus vite.
Alain
DUHAMEL :
Laissez répondre Hubert Védrine, si vous voulez lui répondre
à votre tour, après vous le ferez.
Hubert VEDRINE : C'est une présentation
incroyablement simpliste ça, de dire ça. La machine occidentale
à condamner, à sanctionner sans arrêt, à s'indigner,
en cherchant dans l'ensemble du continent africain les deux qu'on va soutenir
parce qu'ils paraissent plus proches, ou dans l'ensemble de l'Asie. Je
dis avec le recul, sur quelques dizaines d'années, ça n'a
rien à voir avec moi personnellement, je dis que ça ne donne
pas les résultats escomptés, et que par conséquent
par rapport à ces milliards de gens qui ne sont pas encore dans
une situation démocratique je pense qu'il faut avoir une approche
plus fraternelle, plus positive, ne pas être uniquement en train
de condamner. Arrêtez de raconter que ça se ramène
à quelques dictatures qui oppressent je ne sais qui. Il y a énormément
de pays qui ne sont pas du tout des dictatures, qui végètent
dans la pauvreté, dans le sous-développement, qui n'arrivent
pas à jeter les bases du développement démocratique,
ils n'arrivent pas à construire des administrations nettes, ils
n'arrivent pas à construire des états, il faut qu'on les
aide de façon beaucoup plus généreuse. C'est ça
que je suis en train de dire. Personne ne dit qu'il faut qu'ils attendent
cinquante ans. J'ai rappelé simplement que nous les Français
on a mis combien de temps ? Vous vous rappelez combien de temps on a mis
pour passer par exemple du premier vote en 1795 au vote des femmes en
1945, avec de Gaulle : cent cinquante ans. Donc je dis que quand on a
affaire à des pays d'Afrique, des pays d'Asie, des pays du Monde
arabe ou musulman, il faut avoir cette approche généreuse
mais il ne faut pas la tourner en système de sanction permanent.
Dans votre affaire tout à l'heure de l'Arabie, du Nigéria,
qu'est-ce que vous proposez de faire avec l'Arabie ?
Alain MADELIN : Pression maximum.
Hubert
VEDRINE : Comment ?
Alain MADELIN : Pression maximum,
la diplomatie c'est fait pour ça.
Hubert VEDRINE : Oui, d'accord mais
comment ? Comment vous faites concrètement ?
Alain MADELIN : D'abord en dénonçant,
en disant ce qui est mal.
Hubert
VEDRINE : D'accord, mais
ça, vous le faites toute la journée, mais après,
qu'est-ce que vous faites ?
Alain
MADELIN : Je crois à
la force du verbe et je crois particulièrement à la force
du verbe de la France, si vous n'y croyez pas vous.
Hubert VEDRINE : Attendez, qu'est-ce
que je fais tout le temps. Il faut m'écouter peut-être aussi.
Bon, il y a des moments où les mots pèsent juste, y compris
sur le Proche-Orient où là vous mégotez un peu là
sur les valeurs et les sentiments, bon. Mais sur les autres sujets...
Alain MADELIN : Je n'entends pas de
mots forts.
Hubert VEDRINE : Bon, alors, qu'est-ce
que vous faites, vous condamnez l'Arabie, qu'est-ce que vous faites après
?
Alain
MADELIN : Jje vais vous répondre. Moi je pense qu'il
est absolument nécessaire aujourd'hui...
Hubert
VEDRINE : Et qu'est-ce que vous dites aux Américains,
aux Anglais, aux autres Européens qui n'ont pas du tout la même
approche ? On était sensé parler d'Europe, là.
Alain MADELIN : On y vient.
Alain
DUHAMEL :
Oui mais c'était intéressant.
Hubert VEDRINE : Oui, c'est intéressant
mais...
Alain MADELIN : Après la chute
du mur de Berlin...
Hubert VEDRINE : Moi ce qui me navre
c'est qu'on ne peut pas être en désaccord sur l'objectif
à terme d'un monde qui respecte partout la démocratie, les
droits de l'homme, où personne n'est persécuté, personne
n'est torturé.
Alain
DUHAMEL :
Mais vous pouvez l'être sur les moyens, sur le calendrier.
Hubert
VEDRINE : Personne ne peut
être en désaccord sur ce point. On ne pense qu'à ça
toute la journée. Et face à des situations concrètes,
moi je constate constamment, c'est peut-être dommage, mais que ce
système déclamatoire ne fonctionne pas. Donc il faut trouver
un système qui soit plus efficace, plus pertinent. Le Sénégal
c'est très bien, je ne sais pas ce que vous avez raconté
tout à l'heure, qu'on avait... on n'est pas du tout intervenu dans
l'élection au Sénégal, on s'est même tout à
fait réjoui...
Alain MADELIN : Pas à moi,
non pas à moi !
Hubert VEDRINE : Non, le gouvernement
n'est pas intervenu par rapport à ça et vous savez très
bien que en plus...
Alain MADELIN : Je vous raconterai
après.
Hubert
VEDRINE : Bon, c'est que ça ne doit pas être tout
à fait sûr alors. Le gouvernement était très
content qu'il y ait un exemple d'alternance démocratique au Sénégal,
c'est un bon exemple pour l'Afrique.
Alain MADELIN : Après coup,
oui.
Hubert VEDRINE : Il faudrait qu'il
y en ait d'autres. Mais on n'y arrivera pas uniquement par votre méthode
de la condamnation et de l'indignation. Vous voyez bien que ça
ne marche pas, ça fait des dizaines d'années qu'on fait
ça. Donc il y a une immense partie du monde qui est toujours dans
la même situation politique, économique et sociale. Donc
allez un peu sur le terrain aussi du développement et vous savez
bien que l'approche purement libérale ne suffit pas, etc.
Alain
MADELIN : Oh écoutez, je pense être sur le terrain
du développement et particulièrement aux côtés
de mes amis africains, très largement, ils occupent une part importante
de mon emploi du temps. C'est parce que je connais un peu cette question
que je sais que aujourd'hui les Africains eux-mêmes et tous ceux
qui s'intéressent à ces questions de développement,
disent "aider le développement, c'est aider les hommes et
les femmes à se libérer", l'un va avec l'autre. Et
c'est pour ça que ces deux combats sont intimement liés
et je voudrais vraiment vous persuader que : la démocratie, ce
n'est pas un combat pour plus tard, ce sont des combats tout de suite.
Hubert VEDRINE : Attendez, je n'ai
pas dit ça, je n'ai pas dit pour plus tard, j'ai dit par étapes.
Vous savez très bien comment ça s'est passé pour
nous. On ne peut pas dire que la France....
Alain MADELIN : Mais ne revenez pas
toujours à comment ça s'est passé pour nous. Le problème
est totalement différent. Nous sommes aujourd'hui dans un nouveau
monde, une société ouverte, une société qui
va extrêmement vite, nous pouvons libérer nos échanges,
très vite pour donner des chances de prospérité aux
pays qui sont les plus pauvres. Nous pouvons et nous sommes une communauté
internationale organisée, nous pouvons avoir des moyens de pression
sur un certain nombre de dictatures pour les forcer, par étapes
si vous voulez, à s'ouvrir à la modernité. Je crois
que l'époque du cynisme qui a été la nôtre
jusqu'à la chute du mur de Berlin, parce qu'il y avait un ennemi
principal c'était l'Union Soviétique, notamment la France
avait un rôle entre les deux et nous avons été amenés
à soutenir des régimes qui n'étaient pas des régimes
tout à fait recommandables. Bien, bon. C'était, la politique
qui nous obligeait à faire ça. Je crois qu'après
la chute du mur de Berlin nous n'avions plus aucune obligation de soutien
ou d'assistance à ces dictatures, et que nous avions le devoir
de réviser complètement notre politique internationale.
Moi je crois qu'aujourd'hui.....
Hubert VEDRINE : Et est-ce que vous
condamnez, au nom de ça, la coalition contre le terrorisme à
l'heure actuelle, animée par les Américains ?
Alain MADELIN : Justement, la coalition
contre le terrorisme, c'est bien, mais il ne faut pas que ce soit le moyen
de reconstruire l'ordre international parce que dedans vous avez des tas
de régimes qui ne sont pas du tout recommandables, vous avez des
tas de régimes qui sont des régimes oppresseurs. Alors si
ça permet d'en réhabiliter quelques uns au passage, tant
mieux, si ça permet quelques évolutions, celle du Pakistan,
tant mieux, mais globalement l'ordre international que je souhaite reconstruire
après la crise du 11 septembre, il doit avoir comme pilier, ce
que j'appellerais le monde des valeurs démocratiques, des valeurs
humanistes. Démocratiques, ça comprend quoi ? Eh bien ça
comprend le Japon, l'Europe, la Russie, les Etats-Unis, des démocraties
au Proche-Orient, des démocraties en Amérique Latine, des
démocraties en Afrique, et je crois que c'est sur cette....
Hubert VEDRINE : Il ne faut pas faire
uniquement une sainte alliance, parce que si on se trouve avec 30 ou 40
pays comme ça par rapport aux 190 qui sont à l'ONU, qu'est-ce
qu'on fait avec les autres ? Quelle est l'attitude que vous préconisez
par rapport aux autres ?
Alain
MADELIN : Mais des relations
d'état à état normales.
Hubert VEDRINE : C'est très
utile que vous le disiez.
Alain
MADELIN : Ceci n'empêche pas de pratiquer une préférence
démocratique. Moi j'ai eu honte...
Hubert VEDRINE : Qu'est-ce que vous
entendez par là ?
Alain MADELIN : Une préférence
démocratique, c'est-à-dire que je choisis mes amis. Je choisis
mes amis, ceux qui partagent mes valeurs et par exemple un pays qui évolue
plus vite vers la démocratie, vers l'ouverture, en Afrique, je
vais l'aider davantage que d'autres, justement pour faire un exemple comme
vous le disiez tout à l'heure à propos du Sénégal.
Hubert VEDRINE : Ça c'était
exactement les termes du discours de La Baule.
Alain MADELIN : Au forum, vous avez
eu un forum pour la démocratie à Varsovie il y a un peu
plus d'un an. Des pays se sont réunis à peu près
autour de cette idée-là pour essayer de dire "bon,
essayons de donner un socle à ceux qui entendent se battre pour
les mêmes valeurs". Il y avait tous les pays du monde représentés.
Les titres de la presse américaine ont été "démocraties
106 voix, France une voix". Vous êtes le seul à vous
être opposé à ça.
Hubert VEDRINE : Ils ont été
beaucoup plus drôles que ça. Ils ont dit "au pique-nique
de la démocratie organisé par Madeleine Albright, la France
apporte les fourmis".
Alain MADELIN : C'était organisé
par Geremek en Pologne.
Hubert VEDRINE : Non, non c'est Madeleine
Albright.
Alain MADELIN : C'était organisé
par Geremek en Pologne.
Hubert VEDRINE : C'était une
grande réunion très sympathique sur la démocratie,
personne ne peut être contre naturellement, simplement personne
ne connaissait le texte qui a été voté à main
levée, et à la fin du texte il y avait un petit codicille
disant que dorénavant, chaque fois qu'on aurait à se prononcer
dans un vote international sur la démocratie on allait se concerter
avec le département d'état, c'est-à-dire le ministère
américain qui avait prévu un petit bureau pour savoir dans
quel sens on allait devoir voter.
Alain
MADELIN : J'ai le texte et je n'ai pas ça dans le texte.
Hubert VEDRINE : C'est l'explication
de l'époque, et bon.
Alain
DUHAMEL :
Alain Madelin, je vous suggère maintenant de répondre à
la question que va vous poser Anne-Line Roccati, faute de quoi on terminera
l'émission sans avoir parlé une minute de l'Europe. Mais
on n'arrivera pas à repousser pendant trois décennies la
fin de l'émission.
Alain MADELIN : Si derrière
il n'y a pas la construction d'une grande alliance des démocraties
et que nous en restons à cette coalition anti-terroriste, si nous
laissons de côté ce qui se passe au Soudan, des régimes
qui sont parfois pires que le régime des taliban, si nous ne réclamons
pas justice aussi pour ces pays, alors à ce moment-là nous
n'aurons tiré aucune leçon du 11 septembre, et le 11 septembre
ça aura été une coalition pour se battre pour les
riches Américains victimes de l'effondrement des tours à
Manhattan.
Anne-Line ROCCATI : A propos de toutes
ces questions autour de la diplomatie et des diplomaties, est-ce qu'on
peut dire qu'il y a aujourd'hui une diplomatie européenne ou plutôt
qu'il y a des diplomaties nationales ? Et la deuxième question
serait : comment concilier cette Europe des états de droit avec
les exigences de la lutte anti-terroriste et notamment la question des
extraditions, et notamment celle qui nous met aujourd'hui face à
la Grande-Bretagne sur cette question-là, Monsieur Védrine
?
Hubert VEDRINE : Sur le premier point,
on est dans une évolution. Il y a quinze pays en Europe, bientôt
avec l'élargissement jusqu'à 27, voire plus un jour, donc
il y a énormément de politiques étrangères,
dont certains pays qui ont une grande politique étrangère,
qui couvrent tous les sujets. Nous avons décidé il y a quelques
années, dans les traités européens, non pas de faire
une politique étrangère unique parce que c'est beaucoup
plus compliqué que la question de la monnaie, mais de faire une
politique étrangère commune et nous travaillons à
harmoniser ces positions et de fait, depuis quelques années, sur
le Proche-Orient, sur les Balkans par exemple, sur beaucoup de sujets
dont a parlé Alain Madelin en essayant d'isoler artificiellement
la position française voire même mes propres positions, ce
sont souvent les résultats de réflexions entre Européens
qui cherchent à converger et à progresser par rapport à
ça, y compris sur la question de la... comment favoriser la démocratie
dans les pays qui ne le sont pas encore....
Anne-Line
ROCCATI : Oui, mais après le 11 septembre ?
Hubert VEDRINE : Ce travail est en
formation. Mais la différence entre politique étrangère
unique et politique étrangère commune, par rapport à
ce qu'est la monnaie, c'est que, le travail c'est de faire aller dans
le même sens les grandes diplomaties. Après le 11 septembre
vous avez pu constater que tous les pays européens ont réagi
de la même façon, donc on n'a pas eu du tout les divergences
qu'on avait hier encore il y a dix ans sur le Golfe, ou qu'on avait il
n'y a pas longtemps sur le Proche-Orient. Donc moi je suis optimiste sur
ce travail qui est compliqué, qui est délicat, qu'on ne
peut pas faire par décret de façon bureaucratique en disant
à partir du 15 mars à 15 heures 30 on va tous avoir les
mêmes mentalités sur le Proche-Orient, on ne peut pas faire
comme ça. Il faut travailler petit à petit, faire converger,
se mettre d'accord, voyez les débats dans une émission comme
ça à quel point c'est compliqué et le monde est encore
beaucoup plus compliqué que ce que nous avons raconté, naturellement.
Alain
DUHAMEL :
Parce que là vous n'êtes que deux et au plan européen,
vous êtes plus nombreux. Alors est-ce que vous pouvez répondre,
en substance directement à l'autre question d'Anne-Line pour qu'Alain
Madelin ait le temps de dire un mot et qu'on vous permette de conclure
à l'un et à l'autre.
Hubert VEDRINE : En tout cas sur le
premier point moi je suis optimiste, les Européens se rapprochent,
ils travaillent beaucoup là dessus et les mentalités convergent,
notre vision du monde se renforce constamment. Et la politique française
apporte énormément par rapport à ça.
Anne-Line ROCCATI : Et les états
de droit ?
Hubert VEDRINE : Alors sur le second
point il n'y a aucun risque pour les états de droit, simplement
quand vous avez la nécessité de la lutte contre le terrorisme
et qu'on veut harmoniser les extraditions, pour qu'il n'y ait pas des
sortes de labyrinthes qui font que ça n'aboutisse jamais, ça
nous impose d'harmoniser les peines et les procédures. Donc je
crois qu'on va y arriver parce que le choc du 11 septembre est très
important sur ce point et qu'on va mettre un an, un an et demi à
harmoniser les choses alors qu'on aurait peut-être mis cinq à
dix ans en période normale. Et je suis convaincu qu'on le fera
dans le strict respect de l'état de droit parce que ça c'est
tellement enraciné dans les populations européennes d'aujourd'hui
que je ne vois pas ce qui peut le remettre en cause. Mais il faut le combiner
avec une plus grande efficacité dans la lutte contre le terrorisme
comme sur pas mal d'autres points.
Alain
DUHAMEL :
Alors Alain Madelin, vous répondez de façon concise et vous
aurez ensuite chacun une minute pour laisser vos auditeurs sur votre idée,
celle à laquelle vous tenez le plus.
Alain MADELIN : Deux mots. Nous avons
fait une petite Europe sur une base économique. Aujourd'hui nous
voyons bien la nécessité, la tâche à mon avis
de la décennie, de construire la grande Europe et la grande Europe
c'est autre chose qu'un marché, c'est autre chose qu'une addition
de puissances, c'est la réunion d'un certain nombre de pays autour
d'une certaine conception de l'homme que l'on y a forgée. Et je
crois à cette grande Europe et à cette dimension politique.
On va mettre du temps et je suis entièrement d'accord sur le fait
qu'on ne peut pas avoir de politique étrangère unique aujourd'hui.
On peut rechercher des positions communes. Il faut qu'on se donne les
institutions pour cela et notamment, je regrette, je n'ai pas non plus
le temps d'en parler, mais l'échec de la présidence française
à Nice. Enfin on a obtenu un compromis qui nous permet d'aller
un peu plus loin mais on n'a pas fait les institutions qu'il nous aurait
fallu faire, et on le voit bien avec une présidence européenne
qui tourne tous les six mois, si on veut avoir un rôle politique
plus fort dans le monde, il faut stabiliser la présidence du Conseil
européen. De la même façon, je crois qu'il faut s'interroger,
Monsieur Védrine tout à l'heure laissait une ambiguïté,
sur les frontières de l'Europe. Une question importante se pose.
La Turquie, est-ce que ça fait partie de l'Europe, ou est-ce que
ça ne fait pas partie de l'Europe ? Suivant la réponse que
l'on va donner à cette question, l'Europe aura un visage ou en
aura un autre. Moi je dis que ni par l'histoire, ni par la géographie,
la Turquie n'appartient à l'Europe, et je regrette que l'on ait
obtenu une "victoire française" à Helsinki sans
aucun débat démocratique, sans aucune consultation de qui
que ce soit, décidé un partenariat d'adhésion de
la Turquie à l'Europe. Ceci ne me paraît pas raisonnable,
j'aurais préféré que l'on traite la Turquie comme
les Etats-Unis ont traité le Mexique, non pas en en faisant un
51ème état mais en en faisant un état associé.
Alain
DUHAMEL :
Alain Madelin, une minute chacun maintenant pour l'idée sur laquelle
vous avez envie de laisser ceux qui viennent de vous écouter.
Hubert VEDRINE : Dans la situation
où nous sommes je voudrais redire que la politique étrangère
française n'a pas attendu le 11 septembre pour découvrir,
un, la nécessité de lutter contre le terrorisme mais aussi
la nécessité de s'attaquer à toute une série
de problèmes très graves dans le monde actuel. Et ça
c'est du bon réalisme. Parce que quand vous êtes dans l'irréalité,
eh bien vous n'arrivez jamais à rien, vous tournez en rond, vous
n'arrivez pas à faire évoluer les situations. Donc nous
avions déjà comme priorité toute une série
de choses concernant la situation de l'Afrique, et nous sommes un des
seuls pays en Europe qui maintient l'idée d'une politique africaine
qui n'a cessé de changer mais qui doit être là, qui
ne doit pas être une politique d'abandon. Même chose pour
l'avenir de l'Europe. Donc vous avez une politique étrangère
française qui je crois est forte, qui est présente sur tous
les terrains, qui s'est adaptée à toute une série
d'évolutions rapides ces dernières années, la chute
du mur, les grands débats actuels, le grand débat sur la
mondialisation dont on n'a pas parlé, les grands débats
de Durban en plus de ceux dont on a parlé tout à l'heure,
le choc du 11 septembre et en ce qui concerne l'affaire européenne
ce que nous cherchons c'est l'harmonisation par le haut. Nous ne souhaitons
pas que demain la voix de l'Europe ce soit le plus petit commun dénominateur
de 27 pays, 27, 30, etc.
Nous souhaitons que l'harmonisation se
fasse avec quelques grandes politiques étrangères qui apportent
énormément sur le plan des valeurs mais aussi sur le plan
de l'efficacité, je le soutiens, c'est très important, il
ne suffit pas de déclamer, il faut qu'il y ait de vrais résultats
et dans cette affaire là la France a un rôle irremplaçable.
Alain
DUHAMEL :
Alors Alain Madelin, une toute petite minute.
Alain MADELIN : Je pense qu'on a loupé
la chance, au lendemain de la chute du mur de Berlin de repenser, de reconstruire
notre politique internationale. On a loupé la chance aussi de faire
la grande Europe, on aurait pu aller beaucoup plus vite. Mitterrand y
a fait obstacle, je crois qu'il ne comprenait pas, qu'il ne voulait pas
cette grande Europe. Nous avons une chance avec l'après 11 septembre,
c'est de remettre un peu de morale dans notre politique internationale
: un peu moins d'indulgence pour les états despotiques et les dictatures,
faire une grande alliance des démocraties qui pratiquent la préférence
démocratique. Et pousser ces valeurs qui sont aujourd'hui inséparables
de la lutte contre la pauvreté et pour la prospérité.
La politique étrangère de la France, elle ne se limite pas
à des petits critères d'efficacité au jour le jour.
C'est le Général de Gaulle qui disait "ce pacte vingt
fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté
dans le monde". Je crois que la politique, elle a besoin de beaucoup
plus de valeurs que vous n'y mettez.
Alain
DUHAMEL :
Merci Alain Madelin. Sur notre site Internet rtl.fr, rubrique le Grand
Débat, ceux qui le souhaitent peuvent réagir, dire ce qu'ils
ont pensé de l'un, de l'autre, qui les a convaincus ou pas.
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