"Les voyous auront peur de la police
quand ils auront peur de la justice"

Alain Madelin La Provence 9 avril 2002

Denise Bassas: Que faire pour que la violence et la délinquance reculent dans nos villes ? Que proposez-vous pour faciliter le travail de la police ? Ne croyez-vous pas qu'il faut instaurer la peur de l'autorité ?

Alain Madelin : La justice et la sécurité, en France, sont en grande misère. A Strasbourg, 1500 voitures brûlent chaque année; dans toute l'Allemagne, aucune. Quelle est la différence ? Le nombre de policiers ? Non, c'est le même. En revanche, en Allemagne, vous avez une justice efficace, avec trois fois plus de magistrats et un budget de la justice trois fois plus important. En France, police et justice, c'est budgétairement moins que l'argent consacré à la SNCF. Les voyous auront peur de la police quand ils auront peur de la justice. Il faut donc donner les moyens à la justice de faire respecter la loi. Tant que vous n'avez pas en nombre suffisant des centres d'accueil et de rééducation, ouverts et fermés, pour punir mais aussi donner une nouvelle chance aux mineurs délinquants, tant que vous n'avez pas assez de places dans les prisons, qui sont aujourd'hui dans un état déplorable, tant que les magistrats sont débordés, que 70% ou 80% des peines sont classées sans suite, les policiers seront découragés, d'autant plus qu'ils se font insulter et menacer.

Je propose un plan Orsec pour venir au secours de la sécurité et la justice, de deux milliards d'euros, soit 10% de la facture des 35 heures... Pour avoir la paix, je trouve que ce n'est pas trop.Renforcer les tribunaux, construire de nouvelles places de prisons, les autres candidats ne le promettent pas. C'est bien gentil de prôner l'impunité zéro, mais si vous n'augmentez pas le nombre de places dans les prisons, c'est efficacité zéro.Il faut aussi des comparutions immédiates pour les délits d'outrage. On ne doit pas laisser insulter un flic, ni même un président de la République en visite dans une cité.

De la même façon, vous ne pouvez pas dire tolérance zéro pour le gamin chapardeur d'une cité de Marseille s'il a le sentiment que le Crédit Lyonnais, les ventes d'armes, Elf ou les affaires de marchés publics comme celles des lycées de la région parisienne, sont des affaires qui traînent, qu'il y a deux poids, deux mesures. Pour être respecté, l'Etat doit être respectable. Il faut donner des moyens forts à une justice spécialisée dans ces affaires financières.Je suis aussi partisan de la plus extrême fermeté, dès le premier acte de délinquance, pour l'exemplarité.

La France que j'aime, c'est la France de l'ascenseur social, qui donne à chacun sa chance. Ce n'est pas le cas dans les cités et les quartiers. Il y a un sentiment de haine sur lequel prospèrent la délinquance et la violence. Il faut s'attaquer aux causes : le logement, l'école, l'emploi, l'intégration. Sur le logement, je rêve d'une France de propriétaires. Je me donne un objectif de deux Français sur trois propriétaires de leur logement ou de leur maison; c'est possible en faisant des prêts, sur 40 ou 50 ans, à très bas taux d'intérêt, y compris pour les logements sociaux. Chaque fois que vous restructurez un parc HLM en rendant les occupants propriétaires, vous changez les comportements. Et vous faites baisser la violence. Certains de mes concurrents proposent au contraire de construire de nouveaux logements sociaux. C'est absurde. On a fait des quartiers de pauvres; avec l'immigration mal maîtrisée, puis avec le chômage, on a fabriqué la recette de l'explosion, la cité ghetto, avec à côté l'école ghetto sans droit d'en changer.

Denise Bassas : Faut-il réformer l'ordonnance de 1945 sur les mineurs ? N'est-il pas aussi indispensable de dépoussiérer des lois inadaptées aux violences actuelles ?

Alain Madelin : L'ordonnance de 1945, on en a fait un symbole. Dans cette ordonnance de 1945, il y a de bonnes choses, mais son application n'est pas toujours parfaite. Nous n'avons plus les moyens pour les mineurs de 13 à 16 ans d'avoir recours à une semi-détention provisoire préalable. Chirac et Chalandon l'ont supprimée en 1987. Il faut revoir cela, avec des centres nécessaires, en nombre suffisant, pour accueillir les mineurs délinquants et leur donner une chance. Les établissements spécialisés pour mineurs délinquants multirécidivistes fonctionnent bien, mais pour la seule région parisienne, il n'en existe qu'un, à Malakoff, de cinq places. Au lieu d'un dépoussiérage, les textes de loi existent, appliquons-les avec fermeté. Un exemple: un voyou trafiquant de drogue agresse un policier en présence de sa famille avec un couteau de 22 centimètres; il comparaît libre, il est condamné à 3 mois de prison, il ressort libre et dans la région parisienne, 3 mois de prison, ce n'est jamais effectué... Vous vous rendez compte ? La loi existe, on aurait pu faire plus. Le Garde des Sceaux aurait dû donner des consignes au procureur pour requérir une peine maximale.

Je suis plus pour une bonne application de la loi que pour la multiplication des lois. Dernière proposition: multiplier les internats, pas des internats prisons mais des internats pension, familiaux, avec la participation des parents, pour permettre à des gamins de 8 ,9 ,10 ans, de ne pas dériver, quand le père et la mère sentent qu'ils sont dépassés et perdent leur autorité. Mais je ne suis pas pour supprimer les allocations familiales. On a déjà la possibilité de mettre sous tutelle ces allocations pour les familles, cas rares, qui s'installent dans la délinquance. Le code pénal prévoit aussi des peines extrêmement lourdes, jusqu'à 5 ans de prison pour les parents qui ne remplissent pas leurs devoirs vis-à-vis de leurs enfants. Là encore, la loi existe.

Alain Madelin La Provence 9 avril 2002

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