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"En
finir avec l'étatisation rampante de la santé"
Propos
recueillis par Gérard BARDY ET Pierre-Yves POINDRON
Impact
Médecin - Sous la droite comme
sous la gauche, les médecins ne sont pas heureux. Quelle analyse
faites-vous de cette situation, de ce mal de vivre ?
Alain Madelin - Les médecins
sont victimes d'un système en crise qui a de plus en plus tendance
à en faire les boucs émissaires de tous ses dysfonctionnements.
Je regrette la réforme Juppé de 1995 que je n'ai pas votée.
La réforme Juppé s'est trompée de direction. On a
demandé aux parlementaires de voter une loi dite " d'équilibre
", dont on voit bien que, en ce qui concerne les dépenses
d'assurance maladie, elle n'a abouti qu'à une collection de déséquilibres.
La réforme Juppé ne pouvait conduire qu'à une étatisation
rampante du système de santé, aggravée par les gouvernements
socialistes qui ont suivi. Elle a introduit une responsabilité
collective des médecins que j'ai toujours profondément combattue.
Si le rationnement des soins a été évité pour
l'essentiel, il l'a été au prix de la paupérisation
des médecins. Leurs revenus sont devenus la variable d'ajustement
du système. De même que l'on s'apprête aujourd'hui
à faire de l'hospitalisation privée et des cliniques la
variable d'ajustement des réformes que l'on ne sait pas faire,
que l'on a pas su faire, que l'on ne sait toujours pas faire à
l'hôpital public.
Face à ce désenchantement des professions
médicales, quelles seraient les premières mesures que vous
prendriez si, demain, vous étiez porté à l'Elysée
?
- Il faut rompre avec un système où l'Etat a mis la main
sur tous les leviers de gestion de l'assurance maladie et prend toutes
les décisions clés. C'est lui qui décide des postes
hospitaliers, de la codification des actes, du nombre d'infirmières,
de lits, de l'implantation des matériels lourds, etc. Quel système
reconstruire ? Au fond, dans un système de santé, des centaines
de millions d'actes s'interconnectent et répondent certes à
une logique partiellement économique mais aussi et surtout à
une série de décisions individuelles, sous la responsabilité
du médecin, dans un lien de confiance entre le médecin et
le malade où les considérations éthiques prennent
de plus en plus d'importance. Un système aussi complexe ne peut
être géré d'en haut depuis les ministères parisiens.
Il ne peut être piloté que d'en bas par les professionnels.
Il ne peut être que profondément décentralisé,
régionalisé, fondé sur une rénovation de l'assurance
maladie, sur un paritarisme de responsabilité, sur des élections
libres à la Sécurité sociale, ce qui serait l'occasion
de poser le débat devant le pays.
Ne craignez-vous pas aussi que la régionalisation
introduise des disparités très fortes entre les régions
?
- Ces disparités existent déjà. On observe des inégalités
économiques considérables, avec des écarts pour la
même pathologie qui peuvent aller de un à quatre ou de un
à cinq. Là aussi, le système est profondément
absurde. Aucun système centralisé ne permet de déterminer
le juste prix ou le bon tarif. Seule la pratique de la liberté
et de la responsabilité, dans un processus d'essais et d'erreurs
très décentralisé, peut permettre de découvrir
le juste soin, le meilleur rapport qualité-prix du soin le plus
efficace.
Quel rôle assignez-vous au paritarisme ?
- Je suis contre le système étatisé à la britannique
et contre un système privatisé à l'américaine
assorti d'une sélection des risques où le malade est exclusivement
considéré comme un client. Le système allemand bismarckien,
fondé sur un paritarisme de responsabilité, me paraît
être plus proche de nos traditions. Les cotisations sociales sont
la propriété des salariés et non de l'Etat, elles
constituent un salaire indirect et non un impôt. Tout cela justifie
un paritarisme de gestion ou un paritarisme de surveillance. Ma préférence
va aujourd'hui à un paritarisme de surveillance qui veille au respect
de règles essentielles, quitte à déléguer
la gestion.
A des gestionnaires qui peuvent être des organismes
privés ?
- Quand vous regardez le système allemand, il s'agit bien d'une
sorte de délégation de service public sans sélection
du risque, avec une clause de péréquation solidaire et sous
la responsabilité d'un conseil de surveillance.
Est-ce ce que l'on pourrait appeler une " médecine
libérale solidaire " ?
- L'exercice libéral permet l'innovation de nouvelles formes d'organisation
des soins. Je suis incapable de vous dire, à la place des médecins,
quel type d'organisation des soins choisir. En revanche, il faut maintenir
les principes fondamentaux qui fondent notre système social européen,
bâti sur la solidarité nationale face à l'adversité
et non sur la sélection des risques.
Une médecine libérale solidaire ?
-
Le libéralisme, c'est le libre choix de la confiance dans la liberté,
la responsabilité des acteurs, et leur capacité à
s'auto-organiser. La solidarité conduit à maintenir une
assurance obligatoire et les principes essentiels, notamment la non-sélection
des risques.
Les médecins récusent la médecine
comptable. Mais peut-on, même en reprenant votre logique, dépenser
toujours plus pour la santé ?
- C'est un choix de société. Il n'y a pas véritablement
de limites, dans mon esprit, aux dépenses de santé. Néanmoins,
il faut savoir ce que l'on met dans l'assurance obligatoire. Son périmètre
doit être révisé périodiquement. Cela incombe
au paritarisme de responsabilité. La part de cette assurance obligatoire,
à mon avis, doit être aussi large que possible. Il ne doit
pas y avoir de médecine à deux vitesses : un panier de soins
minimal pour l'assurance obligatoire, le reste étant renvoyé
à des assurances complémentaires. Nous aurions là
un double marché avec tous les risques d'écrémage
des patients que cela suppose. Mais à quoi avons-nous assisté
avec un système monopolistique qui prétendait l'éviter
? On s'est enfoncé dans un système à deux vitesses,
dont je n'ai cessé de dénoncer les dérives. Il a
d'ailleurs fallu instaurer la CMU. Dans le système que je préconise,
il n'y a plus besoin de la CMU.
Dans votre système, la concurrence ne s'exerce
pas sur le panier de soins, elle s'exerce sur l'organisation des soins.
Comment imaginez-vous la contractualisation entre les organismes d'assurance
maladie privés ou publics et les professionnels de santé
?
- C'est dans le cadre de la régionalisation que l'on va découvrir
la meilleure pratique, le meilleur coût pour chaque pathologie.
Cela ne peut être découvert que sur le terrain par les professionnels
de santé, à condition qu'ils disposent avec les assureurs
d'une responsabilité globale. Je prends un exemple. Je ne peux
pas isoler la médecine de ville de l'hôpital. Nous avons
intérêt à favoriser une osmose entre les deux et non
à fixer deux enveloppes et deux mondes qui s'ignorent. Dans une
logique contractuelle de responsabilité organisée de bas
en haut, on peut intéresser tous les acteurs du système
de santé aux économies réalisées ensemble.
Plutôt qu'un système de sanction je préfère
avoir un système d'intéressement. Si le médecin était
intéressé à la santé du malade, il passerait
peut-être davantage de temps à la prévention. Il faut
mettre en place un système gagnant-gagnant, pour les malades, pour
les professionnels, pour les payeurs, pour la collectivité.
Les honoraires des généralistes sont
ridiculement bas. Il va bien falloir les augmenter.
- Avec une consultation à 115 F, la tendance est de travailler
à la chaîne et de multiplier les actes. C'est le système
qui favorise cette course au volume. Même au Royaume-Uni, le revenu
moyen des médecins est supérieur à celui des praticiens
français. Cela dit, ce n'est pas à l'homme politique de
fixer le bon tarif. Peut-il y avoir d'autres formes de rémunération
que la rémunération à l'acte ? Aux acteurs d'en juger,
aux médecins de les expérimenter.
Quel serait le signe fort d'un changement de système
?
- Dans le cadre d'une alternance réussie, certaines réformes
doivent être conduites très vite. J'inscris celle de l'assurance
malade parmi les priorités. Le signe fort serait de renoncer clairement
et fermement à l'idée de sanctions collectives, pour ouvrir
la voie à une autre logique, fondée sur la responsabilité
individuelle, passant de la défiance à la confiance.
Alain
Madelin, Impact Médecin, n°552, 19 octobre 2001
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