Je pars en campagne


Le 22 novembre 2000, devant plusieurs milliers de personnes, Alain Madelin a plaidé pour un vrai changement de la politique française.
Face à une France en retard, une France en noir et blanc, il veut redessiner une nouvelle france aux couleurs de la vie. Plus libre, plus ouverte, plus en phase avec le nouveau monde.

 

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La vidéo du discours


Je pars en campagne

"J’ai pris une décision importante. Je veux vous dire pourquoi. Dans moins de dix-huit mois, les Français vont choisir un nouveau Président de la République : le premier Président du nouveau siècle. Et le rendez-vous des présidentielles verra le grand débat qui dessinera la nouvelle France du nouveau monde.

J’attends ce moment avec impatience et, pourquoi ne pas vous le dire aussi, avec envie, avec appétit. Je n’imagine pas, je ne veux pas que la France commence le nouveau siècle par cinq années de socialisme de plus. Je ne veux pas non plus d’une alternance molle, d’une alternance gâchée une fois encore.

Alors, de l’audace ! Ce rendez-vous de la France avec le nouveau siècle doit être celui du projet d’une nouvelle France, plus libre, plus ouverte, plus en phase avec le monde : un projet que je forme depuis longtemps.

Débarrasser la France de ses carcans

Quand je regarde le chemin parcouru par les idées, les solutions, les propositions que j’ai avancées hier, oui c’est vrai, nombre d’entre elles ont fini par gagner du terrain et même par s’imposer, Europe oblige ! Mais quand je regarde le chemin parcouru par les mêmes idées ailleurs en Europe, quand je vois avec quelle détermination et avec quel succès elles sont mises en œuvre, alors je mesure tout ce qu’il reste à faire.

Et quand je vois aujourd’hui une majorité de Français partager le même désir de ce changement, alors je sens que le moment est venu.

Oui la France bouge, elle bouillonne, elle innove, elle crée, elle se transforme tous les jours sous nos yeux. Et que ne pourrait-elle faire si l’on savait enfin la débarrasser de ses carcans et de ses semelles de plomb.

Ne disons plus que la France est en crise. Elle est en pleine mutation. Ce qui est en crise en revanche, c'est l’Etat, c’est la politique. Si la France est aujourd'hui en retard sur le monde, c'est parce que la politique est en retard sur la vie.

Les élections passent, les problèmes restent, quand ils ne s’aggravent pas. Il plane sur la politique française comme une sorte de malédiction. A la moindre esquisse de réforme, au moindre petit pas, les corporations menacent de menacer. Alors, aussitôt, on élude, on tergiverse, on commissionne, on consulte, et finalement on recule, on reporte et on cède. Le statu-quo triomphe.

Voilà pourquoi la France détient tant de records : record des prélèvements obligatoires, record des lois et des réglementations, record de l'emploi public, record des impôts, record des dépenses publiques, record des grèves dans les services publics.

Voilà pourquoi la retraite des Français est menacée, pourquoi le chômage reste plus élevé qu’ailleurs, pourquoi nous avons encore tant d’exclus.

Voilà qui explique pourquoi tant de Français sont aujourd’hui fatigués, écœurés : à quoi bon voter, à quoi bon changer, puisque cela ne change rien.

Je veux leur redonner confiance, montrer qu'un vrai changement est aujourd'hui possible. Mais si nous voulons rompre cette malédiction du statu quo, il nous faut changer la politique.

C’est à mes yeux le principal enjeu du rendez-vous présidentiel car sinon, c'est vrai, les mêmes causes produiront les mêmes effets. Oui, changer la politique. Car le système politique est malade. Cette maladie a un nom : le “ mal français ” . Et si cela fait plus de vingt ans qu’on a diagnostiqué le mal, il reste à ce jour sans remède.

Le mal français, c’est cette extraordinaire concentration des pouvoirs au sommet de l’Etat, sans équivalent dans aucune autre démocratie.

Le grand décalage gouvernants-gouvernés

Le mal français, c’est aussi la confusion des pouvoirs. L’Elysée, Matignon, l’Administration, l’Assemblée Nationale, et même la Justice et la Télévision au tout début de la Ve République, tous ces pouvoirs en une seule main.

Résultat : le pouvoir a été confisqué par la haute administration. La France a été de moins en moins gouvernée, et de plus en plus étatisée.

On a ajouté les lois aux lois, les règlements aux règlements, les impôts aux impôts, les dépenses aux dépenses, les fonctionnaires aux fonctionnaires. On a cru que la taille d’un Etat faisait la force d’une nation. Et une nouvelle classe s’est constituée. Elle a son école, ses réseaux, ses connivences, son langage, ses codes. Elevée dans le culte du plan et des schémas directeurs, elle a grandi dans le dirigisme et la réglementation. Ne lui demandez pas de comprendre un nouveau monde qui place sa confiance dans la liberté et la responsabilité plus que dans l’Etat. Ne lui demandez pas de remettre en cause le système dans lequel elle a grandi. Car ce serait lui demander de remettre en cause son pouvoir, de se remettre en cause elle-même. Et les Français sont bien conscients de ce grand décalage entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés.

Décalage entre les choix qu’ils vous imposent et les choix qu’ils se réservent. Décalage entre la retraite couperet qu’ils imposent aux Français et, semble-t-il, l’absence de limite d’âge en politique. Décalage quand le Gouvernement refuse encore aujourd’hui de permettre aux Français de bénéficier de fonds de pension pour compléter leur retraite, quand 31 ministres sur 33, sont issus de la fonction publique et qu’ils disposent, à ce titre, pour eux-mêmes, depuis longtemps, du fonds de pension réservé aux fonctionnaires. Faites ce que je dis, ne faites surtout pas ce que je fais.

Ce sont encore les mêmes qui connaissent très bien les mille moyens de faire échapper leurs enfants aux contraintes de la carte scolaire, et qui refusent aux enfants des autres la même liberté de choix, assignant ainsi à résidence dans des écoles ghettos les enfants de cités ghettos. Bonnes consciences, à l’abri dans leurs beaux quartiers, volontiers donneuses de leçons, qui savent si bien expliquer aux victimes qu’elles ne doivent pas céder à un fantasme sécuritaire face à ce qu’elles nomment « actes d’incivilité ». Formidable décalage aussi entre le discours qui dit « pas d’excuse » pour les premiers faux-pas des gamins de banlieue et celui qui propose la repentance ou l'amnistie pour les hommes politiques.

Alors, je dis qu'on ne peut pas continuer comme cela.

Les choix clairs que les Français attendent

Pendant deux septennats socialistes, je me suis efforcé de tracer un autre chemin. Je le croyais ouvert en 1995. Hélas, il s’est très vite refermé. Que de temps perdu.

Alors je ne veux pas rater le prochain rendez-vous. Car ce rendez-vous là ne doit pas être celui des demi-vérités, des demi-choix, des demi-mesures, celui des hésitations ou des solutions mi-chèvre, mi-chou. On ne construira pas une France forte sur des choix mous.

Parce que la France a besoin de choix forts, parce qu’elle a besoin d’un vrai changement, parce que l’on étouffe, parce que l’on a besoin de changer d’air. Alors ma décision est prise : je pars en campagne !

Je pars en campagne, parce que j’ai envie de donner vie à une nouvelle politique, de tracer une nouvelle route, d’ouvrir de nouveaux espaces, parce que je voudrais que l’on sorte enfin de la politique en noir et blanc, parce que je veux mettre la politique aux couleurs de la vie, aux couleurs de la France.

Je ne pars pas en campagne pour figurer, pour témoigner, mais pour entraîner une majorité de Français trop souvent silencieuse qui attend qu’on lui redonne confiance.

Dans cette campagne, je proposerai les choix simples, les choix clairs que les Français attendent, et que les politiques leur ont jusqu’à présent refusés.

Je laisserai à d’autres les y-a-qu’à, les faut-qu’on, les chimères. Je ferai preuve d’audace, mais je ne proposerai rien d’autre que les solutions d’expérience et de bon sens mises en œuvre partout ailleurs, avant nous, autour de nous.

En annonçant cette décision, je mesure croyez-le bien, la responsabilité qui est la mienne.

Si je m’engage, c’est parce qu’au fil des ans j’ai appris, j’ai mûri, j’ai acquis de l’expérience, parce que je me sens aujourd’hui en phase avec le nouveau monde.

Exprimer toute la diversité de la France

Jamais je ne me suis senti aussi utile. Parce que je crois bien ressentir les aspirations, les espoirs et les inquiétudes des Français, oui je me sens prêt.

Je proposerai…

J'entre en campagne, avec d'abord un projet de réforme de nos institutions pour rééquilibrer et redistribuer les pouvoirs. Je proposerai une meilleure séparation des pouvoirs, en renforçant le pouvoir de contrôle du Parlement, en affirmant un véritable pouvoir judiciaire, indépendant et impartial.

Je proposerai une redistribution des pouvoirs et des ressources vers toutes les provinces françaises, pour qu’elles puissent s’organiser et s’administrer librement.

Je proposerai de rendre nos lois plus simples, plus claires, plus légères et d’ouvrir à leur côté de larges espaces au contrat.

Dans cet esprit, je tracerai les contours d’un espace de liberté contractuelle pour les partenaires sociaux.

Je ferai campagne aussi pour restaurer l’autorité de l’Etat.

Quand l'Etat lui-même laisse bafouer la Loi.

Quand on sacrifie les réformes et même parfois les ministres sous la pression des syndicats et des corporations.

Quand on négocie en douce avec les terroristes ; quand on laisse casser les vitrines, bloquer les raffineries, barrer les routes ou les voies ferrées ; quand chacun, à gauche comme à droite, capitule, encourage ou tolère la violence des catégories qui le soutiennent.

Quand on tolère les manifestations de clandestins.

Quand on tolère les abus du droit de grève, les destructions et les violences.

Quand l’Etat indemnise ces jours de grève là au risque de confondre la grève et les congés payés, alors il n’y a plus d’Etat de droit, plus de droit et plus d’Etat.

Quand la corruption remonte jusque dans les allées du pouvoir, que les abus de bien public ne trouvent jamais ni responsable, ni coupable.

Quand, dans le budget de la France, on dépense moins chaque année pour la Police et la Justice, que pour les seuls déficits de la SNCF.

Quand le droit n’est plus le gardien de principes valables pour tous, mais se fait distributeur de faveurs particulières à des catégories particulières, alors l'Etat de droit devient l'Etat de passe-droit Et c’est le premier devoir du Président de la République, le premier rôle que lui donne la Constitution, que d’assurer l’autorité de l’Etat et le bon fonctionnement de l’Etat de Droit.

Je ferai campagne pour laisser aux Français une part plus grande du fruit de leur travail, j’expliquerai pourquoi, comment baisser les impôts et les charges. Et je dirai aussi qu’on ne peut pas baisser les impôts sans d’abord baisser franchement les dépenses publiques.

Qu’on ne peut pas baisser les dépenses publiques sans réformer l'Etat. Qu’on ne peut pas réformer l'Etat sans s'engager clairement à réduire le nombre de fonctionnaires, sans dire où, pourquoi, comment.

Je proposerai un vrai filet de protection sociale, inspiré de l’impôt négatif mis en place dans de nombreux pays, en remplacement de ce maquis d’aides sociales aux effets pervers, qui freine la reprise du travail et qui enferme tant de familles dans l’assistance et la dépendance.

Je proposerai d’assurer la liberté du travail.

Qu’on laisse les Français libres de choisir leur durée du travail, de faire des heures supplémentaires ou de travailler le dimanche, s’ils le souhaitent.

Qu’on n’oblige pas nos petites entreprises à subir la contrainte des 35 heures, et qu’on permette à ceux qui le veulent de sortir de ce  carcan.

Je proposerai de laisser les Français  préparer librement leur retraite en créant de vrais fonds de pension.

Je proposerai de libérer l’Education pour donner à  chaque enfant de France toute sa chance, en faisant confiance aux enseignants pour construire une meilleure école et en donnant aux parents la liberté de choisir l’école de  leurs enfants.

Je proposerai aussi les référendum nécessaires pour garantir la mise en œuvre de cette nouvelle politique.

Je vais maintenant partir à la rencontre des Français, à la rencontre de tous les Français, à la rencontre de la nouvelle France.

La France, je crois bien la comprendre et être capable d’en exprimer toute la diversité.

La France de toujours, la France enracinée dans ses valeurs et dans ses traditions.

La France populaire, celle des gens modestes qui travaillent dur, celle des parents courageux qui voudraient élever leurs enfants et leur donner une vie meilleure que celle qu’ils ont eux-mêmes connue, cette France que je ressens au plus profond de moi, car il est des enfances qui vous mettent des idées à l’endroit.

La France de ceux qui doutent parce qu’ils n’y trouvent plus leur place. La France des nouveaux Français, coupés de leurs racines, qui n’y ont pas encore trouvé leur place. Il faut dire  « bienvenue ! » à ces nouveaux Français. Ils ont toute leur place parmi nous. Ils doivent avoir aussi, comme tout enfant de France, toute leur chance.

Tolérante, accueillante, la France de la liberté

Car la France que nous aimons, c’est la France tolérante, accueillante, c’est la France de la liberté. Et aimer la liberté, c’est aimer la saveur de la diversité. La France ne se confond pas avec son Etat. Elle n’est ni une société anonyme, ni un club, mais une nation forgée par les siècles, un étonnant patchwork de mœurs et de coutumes, rebelle à l'uniforme, mais qui a besoin d'unité pour faire tenir ses différences sans que ressurgisse l'angoisse de ses déchirures.

On a longtemps cru que pour garantir cette unité il fallait que la France endosse l’uniforme jacobin, ce vieil uniforme autoritaire qui craque de toute part. Mais aujourd’hui, la France est en paix avec elle-même, avec l’Europe et avec le monde, et son unité n’est pas menacée.

Alors n’ayons pas peur de la liberté, n’ayons pas peur du monde, n’ayons pas peur des autres, laissons vivre la vie, laissons vivre cette France aux mille visages.

Je forme le projet d’une France ouverte, d’une France en liberté, d’une France aux couleurs de la vie. Et c’est pour cette France-là que je pars en campagne."

 

Discours prononcé
au chapiteau Zig Zag
le 22 novembre 2000