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Créer
un revenu familial garanti
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Défendre
l'introduction en France du système de l'impôt négatif n'équivaut
pas à défendre le système anglo-saxon ou à recommander qu'on le
copie. Il faut l'adapter aux besoins et réalités de la société française,
ce qu'il faut c'est un revenu familial garanti qui constitue un
vrai filet de sécurité pour tous les Français et qui permette de
compléter la feuille de paie tout en favorisant la reprise du travail
pour celles et ceux qui sont enfermés dans l'assistance.
"
Il faut dire merci au Conseil Constitutionnel. Sans lui nous n'aurions
pas ce projet. Sans lui nous n'aurions pas ce débat. Ce projet
est, en effet, le fruit du hasard et de la nécessité.
Le hasard, c'est l'heureux concours de circonstances qui a vu une
mesure-clé de votre réforme fiscale, à savoir
une ristourne de CSG au profit de 9 millions de titulaires de bas
salaires, annulée à bon droit par le Conseil Constitutionnel
pour cause de rupture du principe d'égalité.
La nécessité, c'est l'urgence que vous aviez à
élaborer un mécanisme de substitution. Certes vous
auriez pu suivre le chemin que beaucoup vous suggéraient
à gauche, la voie de la facilité, celle d'une augmentation
artificielle du SMIC. Vous avez hésité. Mais au terme
d'un vrai psychodrame idéologique au sein de votre majorité
plurielle, vous avez finalement choisi une autre direction, à
mes yeux bien meilleure, celle du crédit d'impôt.
Je mesure ce qu'un tel choix représente pour vous. Car il
est vrai que pour vous le crédit d'impôt souffre d'un
péché originel : c'est une idée libérale,
conçue et proposée dans les années 60 par Milton
Friedman et les économistes de l'école de Chicago.
Cette idée a été mise en uvre aux Etats-Unis
par l'administration Reagan avec l'Earned Income Tax Credit, en
Angleterre par John Major puis il est vrai par Tony Blair avec le
Working Family Tax Credit, et tout récemment en Belgique,
pays qui nous est proche par son système social et fiscal,
par le gouvernement libéral de Guy Verhofstadt.
En France, ce sont aussi les libéraux qui depuis longtemps
proposent d'instaurer un impôt négatif à la
française, sous la forme d'un revenu familial garanti que
je détaillerai tout à l'heure. Il n'est sans doute
pas simple pour vous d'emprunter une mesure au programme de ma formation
politique plutôt qu'à celui de la majorité plurielle.
Cela étant, pour ne pas compliquer votre tâche, ni
briser votre évolution, j'accepte volontiers de dire qu'aujourd'hui
le crédit d'impôt n'est plus une question idéologique.
Je crois d'ailleurs que lorsque l'on appartient à un gouvernement
qui, comme le premier ministre aime à le répéter,
" dit ce qu'il fait et fait ce qu'il dit ", je crois qu'il
faut avoir le courage d'appeler un chat un chat, et un crédit
d'impôt un crédit d'impôt, même si je comprends
votre embarras pudique ou votre pudeur embarrassée qui vous
a poussé à baptiser votre dispositif " prime
pour l'emploi " à moins qu'il ne faille discerner là
une habileté qui va faire que 10 millions de Français
recevront en fin d'année un chèque Jospin dont vous
espérez sans doute, sans oser nous l'avouer, qu'il sera du
meilleur effet électoral.
Sachez que je mesure aussi tous les efforts que beaucoup déploient
aujourd'hui pour tenter d'inscrire le crédit d'impôt
ou l'impôt négatif dans le patrimoine génétique
de la gauche.
Dans cette recherche des pères inconnus, j'ai appris avec
utilité hier qu'Antonio Negri, célèbre gauchiste
italien, avait, depuis sa prison, participé à la conception
de l'impôt négatif et qu'avant la chute du mur de Berlin
on en trouvait même la trace chez un socialiste polonais.
Comme le dit plus prosaïquement votre ami Michel Rocard "
la vraie gauche elle prend les idées où elle peut
".
Mais, je le répète, pour ne pas compliquer votre tâche,
j'accepte volontiers de dire que l'impôt négatif n'est
plus aujourd'hui une idée partisane. En échange, cependant,
je vous demande de ne plus jamais oser reprendre la caricature que
vous faites trop souvent des libéraux en leur prêtant
je ne sais trop quelle indifférence à la question
sociale. C'est faux, et vous en administrez la preuve au moment
où pour engager un nouveau progrès social, esquisser
une réforme moderne de notre solidarité sociale, vous
voici contraints d'emprunter au programme de ma formation politique.
Il est vrai que le crédit d'impôt est une idée
qui, depuis longtemps, fait son chemin. Je me souviens du tollé
qui avait accompagné mes propos lorsqu'il y a quelques années
j'avais dénoncé comme un désordre social le
fait que " les revenus de l'assistance et ceux du travail puissent,
dans certains cas, devenir équivalents ". Et de citer
l'exemple de deux familles qui vivent sur le même pallier
d'une HLM : "dans l'une, le père part travailler tôt
le matin, rentre tard le soir pour toucher un SMIC. Dans l'autre
famille, entre le RMI et les diverses allocations, on perçoit
pratiquement le même revenu sans travailler. Il y a là
source d'un double découragement, celui de ceux qui travaillent
et celui de ceux qui s'installent dans l'assistance
".
Depuis, de nombreux rapports sont venus conforter ce constat, et
l'on a fini par ouvrir les yeux sur le phénomène
de " trappe à pauvreté " de " trappe
à inactivité " qui, selon l'INSEE, enferme
plus de 4 millions de personnes. Oui, nos systèmes de protection
sociale enferment trop de nos compatriotes dans de véritables
trappes à pauvreté et à chômage.
Le coût du travail au niveau du salaire minimum, lorsqu'il
dépasse la productivité du travail peu qualifié,
dissuade les employeurs d'embaucher et les principales victimes
sont précisément les plus nécessiteux : les
chômeurs de longue durée, les travailleurs peu qualifiés
que l'on enferme dans l'exclusion et la pauvreté, pendant
que les minima sociaux trop souvent dissuadent leur titulaire de
rechercher un emploi. A quoi bon travailler si c'est pour gagner
à peine plus que lorsqu'on ne travaille pas ?.
"
En France, votre système d'aide sociale consiste à
mettre les pauvres dans une bouteille et à bien visser le
bouchon pour qu'ils ne s'échappent pas ". Ce jugement
sévère est celui de Muhammed Yunus, le célèbre
économiste du Bangladesh, connu dans le monde pour son action
contre la pauvreté. Et celui que l'on a surnommé le
" banquier des pauvres " de poursuivre : " la pauvreté
n'est pas créée par les pauvres mais par le système.
C'est à lui qu'il faut d'abord s'attaquer ".
De nombreux rapports sont venus appuyer ce constat. Celui de l'OCDE
qui a dénoncé les " trappes à chômage
". Un rapport du Plan qui dressait un sévère
réquisitoire contre le caractère à la fois
" illisible " et " imprévisible " de
notre protection sociale (plafonds de ressources différents
d'une prestation à l'autre, prise en compte inégale
de la situation familiale, effets de seuils
). Le Conseil d'Analyse
Economique qui, à deux reprises, s'est prononcé en
faveur d'un dispositif se rapprochant de ce qu'il appelle le "
système idéal de l'impôt négatif "
qui consiste à fixer un revenu familial de base. Au-dessus,
vous payez des impôts ; en dessous, c'est l'administration
fiscale qui vous verse une allocation compensatrice - l' "
impôt négatif " - dans des conditions incitatrices
à la reprise d'un travail.
Ayant fait ce constat depuis longtemps, je propose depuis longtemps
la création d'un revenu familial garanti, inspiré
de l'idée de l'impôt négatif, adapté
à la réalité française.
Pour
un impôt négatif à la française
Défendre l'introduction en France du système de
l'impôt négatif n'équivaut pas à défendre
le système anglo-saxon ou à recommander qu'on le copie.
Le projet d'impôt négatif pour lequel je milite depuis
longtemps s'insère dans le contexte français, pas
dans le contexte américain.
Ce que je propose, c'est un revenu familial garanti qui constitue
un vrai filet de sécurité pour tous les Français
et qui permette, par une allocation dégressive, jusqu'à
un certain seuil, de compléter la feuille de paie, favorisant
ainsi chaque fois qu'on le peut la reprise du travail pour celles
et ceux qui sont enfermés dans l'assistance.
Il s'agit d'importer l'esprit de l' " impôt négatif
" mais d'en adapter les modalités à une situation
française caractérisée par l'existence de 8
minima sociaux de base et par l'existence d'un salaire minimum.
Un impôt négatif à la française, c'est
assurer à tout citoyen le droit à un revenu familial
garanti clairement identifié, calculé en fonction
de la composition de son foyer familial :
-Un revenu
minimum en cas d'inactivité, par exemple au niveau de notre
actuel RMI.
-Un revenu familial garanti jusqu'à un certain plafond en
cas de reprise d'activité, travail salarié, à
temps plein ou partiel, travail indépendant
au moyen
Dun complément de revenu dégressif.
Une telle réforme ne peut pas vivre isolément, se
surajouter à notre maquis d'aides sociales ou à notre
fiscalité biscornue. Elle ne peut être improvisée,
bricolée comme le dispositif que vous nous proposez aujourd'hui,
car elle s'inscrit nécessairement dans un projet plus vaste
de refondation fiscale et sociale.
Un
vrai projet de refondation fiscale et sociale
1- Le revenu familial garanti, tel que je vous le propose, passe
par une remise à plat de notre système d'aide sociale
car il permet d'abord d'instituer un revenu minimum de base qui
a vocation à se substituer de façon plus simple et
plus équitable à nos minima sociaux.
2- Le revenu familial garanti doit aussi s'inscrire dans le cadre
d'une réforme globale de l'impôt sur le revenu
allégé et simplifié -ce n'est pas le moment
d'en parler ici-, organisant d'une part la fusion de la CSG et de
l'impôt sur le revenu, et instituant d'autre part, enfin,
la retenue à la source.
En effet, un tel revenu familial pour qu'il puisse jouer pleinement
le rôle de crédit d'impôt favorisant la reprise
du travail, doit s'inscrire dans une réforme de l'impôt
sur le revenu qui ferait de la CSG, payée par tous
les Français (et déjà reconnue comme un impôt
par le Conseil Constitutionnel), la première tranche proportionnelle
Dun impôt sur le revenu réformé, allégé,
simplifié et retenu à la source.
Retenue à la source - Retenue
à la source, c'est-à-dire un impôt prélevé
plus simplement, en phase avec le moment de la perception des revenus,
et permettant de générer des économies d'emplois
qui pourront être déployés vers d'autres tâches.
Ceci permettrait en outre, de faire en sorte que les prestations
liées à la solidarité seraient gérées
par l'administration fiscale permettant au citoyen de mesurer exactement
ce qu'il reçoit de la solidarité nationale. Ainsi
la feuille de paie comporterait jusqu'à un certain seuil
de revenu familial -compte tenu de la composition et de la taille
de la famille- un crédit d'impôt qui s'ajouterait au
salaire. Au-delà de ce seuil, un prélèvement
fiscal serait directement retenu à la source sur la feuille
de paie.
J'ajoute qu'un tel dispositif serait l'occasion d'une "
feuille de paie vérité " faisant apparaître
le salaire complet par la réintégration de cotisations
dites patronales et qui constituent en réalité un
salaire indirect, propriété des salariés. Il
serait aussi l'occasion de clarifier enfin nos cotisations sociales
afin de mieux distinguer ce qui relève de la solidarité
nationale, et donc de l'impôt (les allocations familiales,
une part de l'assurance maladie..), Et ce qui relève de l'assurance,
et donc de la cotisation (le chômage, la vieillesse, une part
de l'assurance maladie, les accidents du travail
).
Libérer
la création d'emplois
Si nous voulons aller plus loin encore dans notre exigence sociale
de réintégrer dans la société celles
et ceux de nos compatriotes qui sont encore exclus du travail, on
peut aussi souhaiter utiliser le revenu familial garanti pour
accompagner la création d'emplois pour des métiers
peu qualifiés dans des secteurs à faible valeur ajoutée,
essentiellement dans le domaine des services.
Nous savons que nous avons dans le secteur du commerce, de l'hôtellerie,
tourisme, restauration
proportionnellement aux Etats-Unis,
une étude du CNRS nous l'a confirmé, -le récent
livre de Roger Faurroux " notre Etat " vient de nous le
rappeler,- un déficit de 5 millions d'emplois dans notre
pays en raison du coût du travail. Quel gâchis ! Quand
nous voyons dans le même temps des millions de personnes enfermées
dans des minima sociaux et exclus du travail.
Pour favoriser la création d'activités nouvelles,
dans certains secteurs des services (hôtellerie, restauration,
commerce de proximité, emplois à domicile
),
je crois que nous pourrions utilement expérimenter par voie
de convention un revenu familial d'activité garanti pour
un travail salarié à temps partiel ou à temps
choisi ou pour un travail indépendant lié à
un résultat, rémunéré dans le cadre
Dun contrat spécifique et non dans celui Dun contrat salarial
classique.
Les
effets redoutés
Après avoir ainsi décrit tous les nombreux avantages
Dun vrai système de crédit d'impôt, celui que
j'ai appelé le revenu familial garanti, je veux vous dire
que je n'ignore pas, bien sûr, les quelques effets secondaires
que certains redoutent.
1ère
crainte : ne va-t-on pas encourager les employeurs à baisser
les salaires ?
Il me serait facile d'observer que c'est déjà le cas
avec les effets de seuil des baisses de charges sociales accumulées
au fil des ans, et qui ont conduit à une smicardisation de
la société française que j'ai pour ma part
toujours dénoncée. Je crois en réalité
que l'existence Dun salaire minimum et les perspectives de retour
au plein emploi seront là pour conjurer ce risque.
2ème
crainte. Le crédit d'impôt ne va-t-il pas favoriser
à l'excès le travail à temps partiel ?
N'oublions pas d'abord que pour les trois quarts des RMIstes, le
chemin vers l'emploi passe par le temps partiel. D'ailleurs, compte
tenu du retard que nous avons en France par rapport à d'autres
pays en matière de temps partiel, je ne crois pas à
ce risque aujourd'hui. Et là encore, dans un contexte de
retour au plein emploi, le temps partiel s'annonce moins subi que
choisi.
3ème crainte : donner une subvention publique au travail
mal payé pour le rendre plus attrayant, n'est-ce pas prendre
le risque de désorganiser les marchés du travail ?
ce risque existe. Mais c'est celui de toutes les aides à
l'emploi et de toutes les baisses artificielles des charges sociales.
La sagesse veut qu'au fil du temps et du retour au plein emploi
nous atténuions cette aide publique pour permettre au marché
du travail redynamisé de fonctionner plus librement et d'offrir
des perspectives de revenus qui n'aient plus besoin de soutien public.
Quoi qu'il en soit, une chose est certaine, le revenu familial garanti,
même s'il n'est pas exempt de tout reproche, est un système
plus clair, plus lisible, plus transparent et plus juste qui minimise
les distorsions et les effets pervers par rapport au système
actuel.
Le
projet Jospin passe à côté d'une vraie réforme
Après
avoir ainsi esquissé les traits d'une vraie réforme,
j'en viens à votre projet.
Critique
du dispositif Jospin
Sans doute faites-vous un pas dans la bonne direction, mais vous
passez à côté d'une bonne idée. Votre
" prime pour l'emploi " n'est pas une réforme,
mais un replâtrage imposé par l'urgence d'une solution
de rechange à la ristourne de la CSG prévue dans le
projet de loi de financement de la sécurité sociale,
et justement condamnée par le Conseil Constitutionnel car
ne tenant pas compte de la situation du revenu réel des familles.
Vous choisissez la voie, non pas Dun vrai crédit d'impôt,
mais celle -sans doute plus électorale- d'une prime au SMIC
quand il eût été plus judicieux de favoriser
aussi, et peut-être d'abord, le retour à l'emploi des
RMIstes. Car comme l'a noté un de vos économistes,
Roger Godino, " Un RMIste à qui l'on proposera un emploi
de smicard à temps partiel aura encore intérêt
à le refuser ".
Faute de s'inscrire dans une vision d'ensemble, dans une refondation
sociale et fiscale, votre projet passe à côté
d'une vraie réforme. Et ces demi-mesures ne peuvent que conduire
au vrai ratage d'une bonne idée.
C'est, vous le savez, ce que pensent beaucoup de vos amis. Je sais
bien, comme souvent en matière de réforme, qu'il est
difficile de demander aux convertis de la dernière heure
de mettre en uvre des réformes empruntées à
d'autres et qui ne sont pas portées par une conviction, une
vision étayée depuis longtemps. Et demander aux socialistes,
demander au gouvernement de mettre en uvre aujourd'hui un
véritable impôt négatif à la française,
c'est un peu comme demander à un chat d'aboyer, pour reprendre
la formule de Milton Friedman, le père de l'impôt négatif.
Alors un peu de courage et encore un effort. Encore un effort pour
proposer à tous les Français un vrai filet de protection
sociale, clair, lisible, égalitaire, permettant de sortir
de la pauvreté et d'accompagner le retour à l'emploi
des exclus, de libérer le potentiel de création d'emplois
peu qualifiés. J'espère que tous ces arguments vous
auront convaincus.
J'espère que vous serez sensibles aussi à l'appel
du Président de la République qui vous a invités
à améliorer votre projet. A défaut de nous
écouter, écoutez au moins ceux qui dans vos rangs
vous invitent à l'audace, qui tel Michel Rocard vous disait
il y a quelques jours, " crédit d'impôt : pas
de timidité camarade ".
Aussi pour vous donner le temps de l'imagination et de l'audace,
pour vous permettre de présenter une vraie réforme,
je propose à notre Assemblée de voter cette question
préalable.
Discours
prononcé
à l'Assemblée Nationale
le 6 février 2001
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