Pieds-noirs, Harkis
Le devoir de mémoire

 

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La lettre d'Alain Madelin au Président de la République
La lettre d'Alain Madelin au Premier Ministre

 

Pieds-noirs, Harkis,
"Le devoir de mémoire"

Je crois qu'il n'est pas mauvais de revenir aux sources de ce que l'on a été, de ses engagements.

Le 13 mai 1958, j'avais 12 ans et je n'ai pas entendu les promesses qui avaient été faites aux pieds-noirs. Je sais que... vous me comprenez !

En janvier 1960, en avril 1961, en 1962, le 19 mars et après, surtout après, j'ai mes premiers souvenirs d'adolescent. J'avais quoi 14, 15, 16 ans à peine… Et c'est vrai que je me souviens avec force de ces images-là, de ces baluchons d'immigrants, la valise, les enfants dans les cales des bateaux qui déchargeaient, chaque jour, leur cargaison sur les quais de Marseille, de Sète, de Port-Vendres.

Le 19 mars 1962, une célébration de la honte

je me souviens de ces photos où l'on voyait la peur dans le regard des enfants, où l'on voyait la douleur dans celui des femmes, la colère dans les poings des hommes. Et c'est vrai qu’à cette époque, j'ai partagé vos pleurs, votre colère et votre désarroi. C'était il y a, oui c'est vrai, bien longtemps. Mais j'ai forgé ensuite tant d'amitié parmi vous.

J’ai partagé la colère de cette époque, de voir les pieds-noirs munis de cette petite fiche rose délivrée par les autorités françaises à ceux qui n'avaient pas de point de chute, ceux qui n'avaient pas de ressources.

Et puis ces peintures sur les murs de Marseille ou sur d'autres ports «Pieds-noirs, retournez chez vous !» ; ces déclarations du secrétaire d'Etat aux Rapatriés : «Ce n'est rien. Il y a beaucoup de vacanciers !» ; ou cet accueil vibrant du maire de Marseille : «Que les pieds-noirs aillent se réadapter ailleurs !».

Oui, tout ceci m'a meurtri. Et s’il fallait que le 19 mars 1962 soit célébré, ce serait une célébration de la honte parce que c’est à partir de cette date-là que le pire a commencé.

Faut-il rappeler les massacres d'Européens à Oran en ce début du mois de juillet ? Faut-il rappeler aussi le sort tragique réservé à nos amis harkis qui avaient porté l'uniforme français, pour lesquels nous avions pris tant d'engagements et qui ont été abandonnés, lâchement abandonnés, volontairement abandonnés ? Cet abandon a signifié tant de scènes d'horreur, de supplice, qu’il vaudrait aujourd'hui –car la conscience internationale, heureusement, a évolué- aux auteurs de ces ordres infâmes de passer devant un tribunal pénal international.

Oui, j'ai le souvenir de m'être, à ce moment-là, engagé, comme on dit, en politique. Ce n'était pas pour être député, ni ministre, ni président. C’était parce que j'étais révolté contre l'injustice qui vous était faite et qui était faite à nos amis harkis. Je le suis encore aujourd’hui au retour du camp de Fuveau, ce reste de camp de Harkis oublié, oublié même par la lumière, pas éclairé, dans le noir avec ces hommes et ces femmes qui étaient arrivés, eux avec des papiers, des papiers français ; mais qui ont le sentiment que la sollicitude de la France va parfois à ceux qui n'ont même pas ces papiers.

Une France qui les a souvent traités plus mal que bien d'autres immigrés et pourtant ils étaient Français.

Une France qui a accepté sans broncher qu'un chef de gouvernement algérien vienne donner la leçon aux Harkis, aux Pieds-noirs ! Qu'a-t-il fait de l'Algérie pour pouvoir donner la leçon aujourd'hui ?

Parce que je me suis longtemps battu pour cela et parce que je pensais que le moment était venu, j'ai profité de ce passage à Fuveau et de ce dialogue avec les Harkis pour envoyer deux lettres, l'une au Président de la République, l'autre au Premier Ministre.

Elles commencent toutes deux de la même façon : "M. le Président de la République, M. le Premier Ministre. Je vous écris cette lettre depuis le camp de Harkis de Fuveau où 32 familles de ceux qu'on appelle pudiquement “Français-musulmans” survivent dans des maisons humides, à l'écart du village, en retrait de la route, sur le chemin de l'oubli. Le camp de Fuveau est un de ces nombreux camps ouverts par le gouvernement à la fin de  la guerre d'Algérie pour y parquer dans des conditions souvent indignes, “les Français de souche nord-africaine” engagés aux côtés des unités régulières de l'armée française.

Sur 200 000 hommes seulement 40 000 d'entre-eux purent rentrer en France avec leur famille, les autres furent abandonnés, sur ordre, par l'Etat français. Une directive du Ministre d'Etat aux affaires algériennes exigeait en 1962 : "Au sujet des supplétifs vous voudrez bien faire rechercher tant dans l'armée que dans l'administration, les promoteurs et les complices – oui, ils ont osé dire “complices”  ! – de ces entreprises de rapatriement et faire prendre les sanctions appropriées. Les supplétifs débarqués en métropole en dehors du plan général seront renvoyés en Algérie".

Des dizaines de milliers d'Algériens qui avaient fait confiance à la France furent torturés, emprisonnés, massacrés. Quelle serait aujourd'hui la réaction du monde libre si l'armée française ou toute autre armée recevait l'ordre d'un tel abandon conduisant à une telle tragédie ?

Une plainte pour crime contre l’humanité

au Président de la République, j'écris alors : «Vous avez eu, M. le Président de la République, le courage de reconnaître la responsabilité de l'Etat français dans la rafle du Vel d'Hiv' et je vous en ai félicité à l'époque. Il vous appartient aujourd'hui, M. le Président de la République, de reconnaître au nom de la France la responsabilité de l'Etat français dans cet abandon criminel et de dire aussi que nous avons là une dette à l'égard des victimes comme de leurs enfants frappés du mal de vivre dans une France qui les ignore et leur tourne le dos.»

Au Premier Ministre, j'écris : «A l'heure où l'histoire impose un retour vers ces années tragiques, vous avez pris, M. le Premier Ministre, la juste décision d'ouvrir aux historiens les archives sur la guerre d'Algérie. Il faut en effet établir la vérité, toute la vérité, regarder l'histoire en face et reconnaître la responsabilité de l'Etat français dans cet abandon criminel. Il vous appartient aujourd'hui au nom du gouvernement d'aller plus loin et de permettre à toute commission qui pourrait se constituer d'enquêter sur la responsabilité des autorités françaises dans les événements qui ont suivi le cessez-le-feu du 19 mars 1962».

je ne fais pas cela pour laisser une trace, je le fais avec conviction, décidé à aboutir car il appartient au Président de la République – ou à son successeur ? –, il appartient au Premier Ministre qui parle de vérité, de réparer cette blessure de l'Histoire, de reconnaître la responsabilité de l'Etat français dans cet abandon. Oui, faisons la vérité. Mais faisons en sorte que cette vérité ne soit pas un nouvel oubli, une nouvelle amnésie pour nos amis harkis.

Pour ma part, j’agis ici avec conviction, et j'ajoute : avec détermination. Et j'attends une réponse au devoir de mémoire de ces deux lettres. S'il n’y avait pas de réponse, alors, à défaut, il resterait le devoir de Justice.

J'ai demandé à nos amis d'associations de Harkis et à mon ami Thierry Jean-Pierre de préparer, avec nos avocats,  une plainte contre X – sur ces X nous pouvons déjà les uns et les autres mettre des noms – ainsi que le dépôt d'une plainte pour crime contre l'humanité.

Devoir de mémoire, oui, de préférence. J'ai sur ce point la justice exigeante. Je sais ce qu’il s'est passé, la façon dont vous avez été accueillis en France. Mais la façon aussi dont vous avez réussi à vous faire votre place, à être reconnus pour ce que vous êtes, à garder vos racines, garder la mémoire de cette Algérie qui était un pays heureux où cohabitaient trois religions. Cette mémoire vous pouvez en être fiers.

La façon dont vous avez été accueillis en France

Ainsi va l'Histoire. Sans doute fallait-il... Oui mais sûrement pas comme cela. A ce moment-là. Et d'ailleurs, si l’on regarde l’Histoire, ce qui s'est passé après vous, qui peut être fier de cette histoire-là ? et quand je réfléchis, je me dis que c'est peut-être là que s'est nouée ma conscience et que j'ai trouvé le sens de mon engagement.

Parce que, après, qu'ai-je fait ?

J'ai participé à toutes les révoltes contre cette autre forme d'oppression des Droits de l'Homme que constituait le totalitarisme de mon époque, celui que, moi, j'ai connu : le totalitarisme communiste. Et ceci m'a amené un peu partout dans le monde à soutenir des dissidents, à retrouver des victimes et des réfugiés. Que ce soit en Thaïlande avec les victimes ensanglantées du génocide Khmer rouge, que ce soit sur les hauts plateaux de l'Éthiopie, avec les victimes de ces famines organisées scientifiquement.

Oui, je me suis battu contre le communisme. Derrière ceux qui soutenaient ces régimes on retrouve beaucoup de ceux qui, comme le disait à l'époque le slogan du parti communiste, «travaillaient à la défaite de l'armée française partout où elle se bat.»

Je me suis engagé contre ce totalitarisme, je me suis engagé pour défendre ces autres réfugiés de ces autres tragédies de l'Histoire. Et peut-être ai-je conçu ce qui, au fond, est le fil conducteur de la pensée politique qui me guide : la majorité n'a pas tous les droits. Et plus fort que le droit de la majorité, il y a le droit de la minorité et de la plus petite minorité : la personne humaine.

Les accords d'Enviant. Oui, il y a eu un référendum. Oui, il y a eu une majorité. Mais cette majorité n'avait pas donné le feu vert à l'oppression d'une minorité.

Peut-être est-ce cela la pensée qui m'a toujours guidé. La majorité permet de désigner des dirigeants, mais elle ne peut jamais avoir tous les droits et il faut savoir porter une conception exigeante des Droits de l'Homme. N'est-ce pas la Déclaration des Droits de l'Homme qui, dans cette belle formule, nous dit que l'ignorance, l'oubli, le mépris des droits de l'homme sont les causes du malheur des hommes ?

La défense des droits individuels contre toutes les tyrannies, fut-ce la tyrannie d'une majorité, c'est peut-être cela le fil conducteur de mon message politique.

Je porte aussi l'idée que la France doit être libre. Et si elle est libre, elle est forcément diverse. Ces visages de la France il ne faut pas les enfermer derrière de nouveaux petits murs de Berlin. Chacun chez soi ! Nous sommes tous Français, porteurs d'une petite partie de la France, d'une mémoire de la France. Vous, de la mémoire de la France d'Algérie. Moi, de la mémoire bretonne…

Mais toutes ces France-là forment une seule France et le rôle d'un homme politique c'est d'essayer de raccommoder lorsque c’est déchiré, d'additionner et de faire comprendre que la France aux couleurs de la vie, c'est cette France que nous aimons.

Si je me permets de dire cela, c'est parce que je sais que vous comprendrez sans doute mieux que d'autres un message qui est le mien. Je suis convaincu que nous avons un pan de mémoire commune et que si l'on regarde l'avenir, il faut avoir une longue mémoire.

Convaincu que ce message, vous le comprenez mieux que moi parce que vous participez à ces couleurs de la vie, à ces couleurs de la France. Il n'est qu'à écouter votre accent, mesurer la chaleur de vos amitiés.

La liberté, vous en connaissez le prix, et vous savez qu'il faut travailler dur pour sen sortir, pour élever ses enfants et leur donner une situation meilleure que celle que l'on a soi-même connue.

Et parce que vous comprendrez aussi le message qui est le mien : essayer de faire face à son histoire dans sa grandeur, mais aussi dans ses blessures, reconnaître les torts que l'on a eus, c'est peut-être aussi le meilleur moyen de cicatriser les plaies et de regarder l'avenir ensemble.

Saint-Exupéry faisait dire au Petit Prince : «Il y a des choses qu'on ne voit bien qu'avec le cœur». Permettez-moi de vous voir, vous, vos enfants, votre Algérie, votre mémoire, avec mon cœur.

 

Discours prononcé
au Cannet
le 30 novembre 2000