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Merci de ce nouveau rendez-vous, Monsieur le Premier Ministre, devant l'Assemblée Nationale. Nous voici devant un tout autre contexte que celui du 3 octobre. Aujourd'hui, Kaboul est libérée, les Talibans ont été chassés. Une musique de joie emplit les rues. Les enfants afghans retrouvent le sourire, les hommes leur identité, les femmes leur visage, et peu à peu, leur dignité. Comme vous l'avez dit, Monsieur le Premier Ministre, "le régime qui soutenait les terroristes a été défait". Je suis le premier à m'en réjouir. Car c'est vrai longtemps, très longtemps, j'avais le sentiment que nous étions bien peu à dénoncer cet aveuglement de la France et des démocraties face à l'oppression du peuple afghan sous le régime criminel des Talibans, face à la cruauté du sort réservé aux femmes, face aux risques de contagion intégriste de toute une région, face à l'installation des camps du terrorisme international sur un territoire transformé en place forte du trafic de drogue.
En 1980, j'étais aux cotés de la résistance afghane
lorsque celle-ci s'organisait contre l'occupation soviétique. En
1999, j'étais aux côtés du Commandant Massoud dans
la vallée du Panshir pour soutenir sa lutte contre le régime
des Talibans. J'ai tenté de toutes mes forces de relayer en France
et en Europe ses appels à l'aide et de me faire l'écho de
ses mises en garde face au danger qui nous menaçait tous.
Mais les images terribles du 11 septembre sont venues bousculer cette
indifférence. Mais j'ai apprécié notre Ministre des Affaires Etrangères lorsqu'il a reçu le Commandant Massoud en France, même si j'ai regretté que le communiqué du Quai d'Orsay publié à l'issue de cette rencontre en minimise l'importance, rappelle que l'on avait précédemment reçu les représentants des Talibans au Ministère des Affaires Etrangères, et qu'il fallait voir là, avant tout, le signe que la France discutait avec tout le monde.
J'aurais aimé, Monsieur le Premier Ministre, que vous receviez
vous aussi le Commandant Massoud comme j'aurais aimé que les portes
de l'Élysée ne restent pas closes pour accueillir comme
il le fallait dans notre pays, l'homme qui nous avait mis en garde, l'homme
qui s'était battu pour la liberté de son peuple, pour notre
liberté aussi. Et qui l'a payé de sa vie. J'ai
relu attentivement les débats du 3 octobre. Un débat qui
sans doute, à l'époque, comme celui d'aujourd'hui, aurait
mérité d'être accompagné d'un vote de la représentation
nationale. Beaucoup d'entre nous le pensent, beaucoup d'entre nous l'ont
demandé, mais vous avez préféré esquiver parce
que vous mesurez sans doute mieux que quiconque que votre alliance plurielle
n'y aurait pas résisté. Taliban ! un mot que vous n'avez même pas voulu prononcer Il est vrai qu'il fut alors peu prononcé dans cette assemblée. À l'exception de l'intervention talentueuse de mon ami Jean-François Mattei qui nous a invités à nous livrer à un examen de conscience sur notre attitude vis-a-vis du régime des Talibans, et regretté que "les démocraties aient applaudi la défaite soviétique en Afghanistan mais qu'elles aient laissé le Commandant Massoud se battre seul contre les Talibans". Un mot aussi prononcé, il faut le dire, par le président du groupe socialiste "le régime des Talibans est complice et comptable de cette tragédie".
C'était effectivement l'époque où le langage officiel
de la France, ou de son Ministre des Affaires Etrangères, usait
de la périphrase pour ne pas mettre en cause le régime des
Talibans et expliquait que la riposte était -je le cite- dirigée
"contre le réseau Ben Aden et les infrastructures des Talibans
dont ils se servent". Les infrastructures ! Et
j'ai toujours pensé, toujours dit, que cette intervention en Afghanistan
ne nécessitait pas l'envoi massif de troupes américaines
ou européennes au sol, qu'elle ne comportait pas le risque si souvent
brandi d'un nouveau Vietnam, que ce serait une affaire beaucoup plus courte,
une affaire de quelques jours dès lors qu'appuyés par quelques
commandos et quelques bombardements, les forces de la résistance
recevraient les moyens et le matériel nécessaires pour libérer
eux-mêmes leur pays. Je crois que vous avez peut-être, pour
expliquer l'aveuglement du passé, sur-estimé les forces
des Talibans, 40.000 hommes qui opprimaient un peuple de 17 millions d'Afghans,
et sous-estimé l'énergie et la force de résistance
d'un peuple libre, celle de la résistance afghane.
Néanmoins, dans cette réjouissance d'aujourd'hui, il y a
comme un léger malaise. Tout se passe comme si cette victoire,
vous ne l'aviez pas prévue, vous ne l'aviez pas voulue, en tout
cas pas sous cette forme-là. C'est vrai qu'à la question posée au Président de la République le 13 novembre dernier à Abu Dabi -je cite- "Monsieur le Président, les dernières nouvelles d'Afghanistan ne sont pas très bonnes ; Kaboul vient de tomber. Les forces de l'Alliance du Nord viennent de rentrer dans la ville". Là où j'espérais une expression de joie de la part du Président de la République, celui-ci a répondu -je le cite- "Il était probablement difficile d'empêcher les forces de l'Alliance du Nord d'entrer dans Kaboul". Comme s'il ressentait cette victoire comme une pas très bonne nouvelle Il est vrai que c'était là contrarier les plans de la France. Le plan d'action présenté par la France dès le 1er octobre. Un plan dont j'ai déjà dit qu'il n'était pas à l'honneur de la France. Un plan qui appelait la réunion des diverses composantes de l'Afghanistan pour reconstruire le pays -ce qui est en soi une bonne chose. Mais un plan aussi qui, s'il mentionnait l'ex-roi, les membres du Conseil de Sécurité, les pays voisins, les autres pays intéressés, les Nations-Unies, l'Union Européenne, oubliait -excusez du peu- toute référence aux forces unies qui résistaient depuis si longtemps au régime Taliban dans l'indifférence de la communauté internationale ; ces forces qui finalement allaient libérer leur pays, nous dispensant d'une coûteuse intervention au sol des forces américaines et européennes. Un plan français à l'exemple de ce plan qui, au lendemain de la seconde guerre mondiale, entendait reconstruire la France sans parler du général de Gaulle, de la Résistance, des Forces Françaises Libres. C'est Bernard Kouchner qui, il y a quelques jours sur RTL, déplorait que la France n'ait pas joué un rôle plus important dans un pays où plus de mille volontaires s'étaient rendus pendant la guerre, et où la réputation de la France n'est plus à faire. Oui, il y a je le répète, comme un léger malaise, et on a le sentiment qu'en envoyant des soldats sur le terrain la France vole au secours de la victoire. Certes nous avons et nous avions depuis le début un rôle à jouer au travers de nos forces d'élite mondialement estimées, pour mener des opérations de commandos ou traquer Ben Laden. Certes nous pouvons aussi contribuer à sécuriser l'action humanitaire. Mais il nous faut prendre garde d'entreprendre des actions qui pourraient entraîner la confusion du militaire et de l'humanitaire au risque, vous le savez, de compliquer l'action de ces organisations humanitaires en Afghanistan et partout dans le monde. Nous devons prendre garde aussi à ce que notre présence aux côtés des forces afghanes qui ont fait tomber le régime Taliban, celles qui, je le rappelle, ont épargné aux forces américaines, anglaises et françaises une lourde et coûteuse opération au sol , il nous faut prendre garde à ce que cette présence soit utile, souhaitée, acceptée. Une présence, autant que nécessaire, mais pas plus que nécessaire. Ne donnons pas le sentiment qu'en volant au secours de la victoire du Front uni, nous venons leur voler une part de leur victoire. Car c'est aux Afghans, aux Afghans seuls, aux Afghans tous ensemble qu'il appartient de construire leur avenir. Je me réjouis de la rencontre de toutes les parties de l'Afghanistan qui se déroulera lundi à Berlin. Mais après Berlin, ce sera à Kaboul que devra se mettre en place l'autorité de transition représentative du peuple afghan, et c'est bien que la France envoie dès maintenant son représentant à Kaboul. Permettez-moi
de citer le témoignage du Commandant Massoud qui a toujours souhaité
la libération de son peuple, mais en même temps, que le gouvernement
qui succéderait à cette libération soit à
l'image de l'Afghanistan : Pour le monde tout entier et pour le monde musulman, il était un exemple, il reste un héros. Aux cotés de l'action politique, il y a l'action humanitaire d'urgence, d'extrême urgence. Monsieur le Ministre des Affaires Etrangère l'a dit ; elle doit être massive, elle doit être sans condition. Comme cela a été dit, et je m'en réjouis. Mais il nous faut aussi poursuivre la lutte contre le terrorisme. C'est là, nous le savons, une tâche longue et difficile. Mais, au-delà, c'est toute notre politique étrangère qu'il nous faut repenser. Ce que nous aurions dû faire depuis la chute du mur de Berlin, ce que nous devrons faire pour tirer la leçon du 11 septembre et de la crise afghane. Nous avons à faire face à une nouvelle guerre, une nouvelle forme de totalitarisme. Il nous faut maintenant préparer une nouvelle paix. A la très large coalition internationale contre le terrorisme qui s'est constituée, il va nous falloir ajouter la coalition forte de toutes les démocraties désireuses de mener le combat ensemble pour la paix et la préservation des valeurs humaines universelles qu'elles portent avec fierté.
Quelle serait la légitimité de notre action en Afghanistan
aujourd'hui, de notre riposte à la tragédie du 11 septembre,
si nous devions oublier demain les valeurs qui légitiment cette
action et cette riposte, pour d'autres peuples ou d'autres victimes. Comment imaginer que, demain, nous pourrions fermer les yeux sur des régimes qui n'ont rien à envier à celui des Talibans en matière de tyrannie et de mépris des droits de la femme ? Je pense au Soudan, le pays des enfants esclaves, autre dictature islamiste, autrefois pays d'accueil de Ben Aden, fabriquant d'armes chimiques, zone de désastre pour les droits de l'homme, d'extermination et de famine organisées, terre du génocide de plus de deux millions de victimes Et tout cela dans l'indifférence et la cécité internationale Loin des télés, loin du cur. Voilà
pourquoi cette nouvelle alliance que nous avons à construire c'est
une alliance de la paix et de la démocratie, nécessaire
pour aider le développement, la paix, combattre la misère.
Car aider le développement, c'est aider les hommes et les femmes
à se libérer. C'est cela pour moi la voix de la France que nous devons faire entendre dans le monde. Il m'arrive souvent de penser au Général de Gaulle lorsqu'il parlait de ce pacte vingt fois séculaire entre la grandeur de la France et la liberté dans le monde. |