Par Marie-Ange Michelet

Fidèle à ses origines populaires

Il est pour l'égalité des chances. Il croit au mérite, à la récompense de l'effort. Il dit que le travail est le seul capital des plus pauvres. Il fait confiance à l'homme, à son initiative, à sa liberté. Il veut réunir générosité, prospérité et solidarité. Avec la volonté de ne laisser personne au bord du chemin. Et de donner à chacun sa chance, toute sa chance. L'ascenseur social pour tous.



Ces leçons de vie, Alain Madelin les a apprises dans la chaleur familiale du "pièce-cuisine" de Belleville auprès d'un père, OS chez Renault, et d'une mère, dactylo dans une entreprise de transports. Un milieu modeste, des gens simples et heureux qui lisaient Maupassant, et qui partaient en vacances en Normandie, planter leur tente dans un coin de jardin d'une pension de famille d'Houlgate. La tente datait du Front Popu et des premiers congés payés de Gaétan et Aline, les parents d'Alain Madelin.

- Nous allions ramasser les coques en grattant le sable. Ensuite, nous les faisions cuire sur un réchaud à pétrole.

C'était l'été 53. Madelin avait sept ans.

- La vie m'apparaissait comme un long fleuve tranquille, dit-il. Mon père avait quitté l'usine pour un emploi de bureau et la nuit, il travaillait comme comptable aux Halles de Paris. Il travaillait beaucoup.

La politique n'était pas présente chez les Madelin. Certes, les amis de la famille vendaient l'Huma à la sortie des métros mais Gaétan, le père n'en était pas. Pas de lutte des classes au p'tit déj' ou de préparation du Grand soir, au souper. Il faisait partager à son fils sa vision modérée de la société.

Alain Madelin est d'ailleurs resté fidèle à ses origines, aux quartiers pauvres où il a grandi. Et il est vrai que pour un certain establishment -sur lequel il a toujours porté un regard ironique-- il est toujours le vilain petit canard.


Regard malicieux, lippe gourmande, mèche rebelle, le petit canard à la gueule de gavroche fait ses classes près des fortif's, à la ceinture de Paris, dans le quartier populaire de Belleville-Menilmontant. Madelin est éclaireur de France. Avec sa patrouille, qu'il finira par diriger, il découvre les camps scouts, la vie de plein air où il faut jouer d'ingéniosité. L'amitié, la solidarité, les valeurs, les grandes causes. La vertu de l'engagement.


- Pour faire notre B.A, se souvient Madelin, nous allions dans les caves des immeubles remplir les seaux de charbon que nous montions dans les étages aux personnes âgées. Nous allions également nourrir les chats dans les cimetières. J'allais aussi faire des tours de magie dans les orphelinats ou dans les hôpitaux pour distraire les enfants malades.

Arrive 1962. L'année charnière. Madelin est en classe technique au lycée Voltaire où il apprend l'ajustage, le tournage, le fraisage avec pour perspective la préparation des Arts et Métiers. Uniforme et chapeau rond des troupes de Baden-Powell sont, depuis plusieurs mois, définitivement rangés dans un carton à souvenirs. L'époque est à l'Algérie. Les Français se déchirent dans des débats passionnels qui se terminent souvent en bagarres de rues. Le lycée Voltaire, bastion communiste, souffre du même climat. Madelin s'oppose. Il participe aux distributions de tracts, se heurte aux groupes du PC.

- Pour certains, explique Alain Madelin, la vie politique fait partie d'un plan de carrière, amorcé par des études bien tranquilles à Sciences-Po ou à l'ENA. Tel n'a pas été mon cas. Je m'y suis jeté avec passion dès mon adolescence. Au temps où l'Histoire brûlait une partie de la jeunesse.

Le 19 mars 1962, la signature des accords d'Evian marque la fin de l'Algérie française. Le 26 mars -jour anniversaire des 16 ans d'Alain Madelin - la fusillade de la rue d'Isly, à Alger, provoque 80 morts et 200 blessés dans la foule des manifestants Pieds-Noirs mitraillés par l'armée.

En avril, alors que commence l'exode de la population française d'Algérie, Madelin se mobilise avec un groupe d'amis pour aller soutenir les rapatriés. En mai, juin, les premiers récits des massacres des Harkis abandonnés par le gouvernement, avec l'approbation de la. gauche et des communistes, commencent à circuler. Effroyables. Terrifiants. Indignes.

- Inacceptables. L'image insupportable du martyre de ceux qui avaient porté l'uniforme français : les Harkis. Aujourd'hui, dans les mêmes circonstances, précise Madelin, les responsables de cet abandon seraient traduits devant un tribunal international.

Le drapeau français taché, l'armée salie… Le jeune lycéen n'accepte pas. Il rejoint un groupe d'étudiants nationalistes et s'engage.

- Passionnément. Sans réserves, reconnaît-il

Après l'Algérie et la cause harkie, vient celle du Vietnam du sud. Le quartier latin est coupé en deux. Les groupuscules s'affrontent avec violence. Alain Madelin qui a abandonné l'idée de devenir ingénieur des Arts et Métiers est étudiant en droit à Assas où il pratique également la boxe universitaire. Face aux organisations communistes et gauchistes qui tiennent la rue et soutiennent les forces du Vietnam du nord, une poignée de jeunes gens se regroupent au sein d'un mouvement baptisé "Occident".

- Le communisme était pour moi le totalitarisme de ma génération, explique Madelin. Les goulags, les grandes répressions, les procès staliniens et tout un système fondé sur le mensonge, voilà ce que je voulais combattre. Cela ne m'a jamais empêché de côtoyer des militants communistes, modestes ouvriers amis de ma famille, vendeurs de l'Humanité-dimanche et d'estimer leur sincérité. Mais cela m'a conduit aussi à un anticommunisme militant, extrême et passionné, qui a accompagné une bonne partie de ma vie d'étudiant. Et comme à ce moment-là, la France de l'anticommunisme était marginalisée, nous avons été systématiquement confinés à l'extrême--droite. En face, ils étaient pour Mao et Pol Pot, pour les Gardes rouges et pour les Khmers rouges. Je ne regrette pas de ne pas avoir choisi ce camp-là.

Dans le Paris de l'après mai-68, tandis qu'on bitume les rues dépavées de St Michel et que les gaullistes reviennent en force à l'Assemblée Nationale, Alain Madelin tourne la page et renoue avec des activités plus studieuses. Il fréquente la bibliothèque Ste Geneviève. Il découvre Benjamin Constant, Alexis de Tocqueville. Il assiste aux cours et aux conférences de Raymond Aron et de Bertrand de Jouvenel, un des maîtres de l'écologie. A l'Institut d'Histoire Sociale, il développe sa connaissance du monde communiste aux côtés de Boris Souvarine, un compagnon d'armes de Lénine, premier vrai opposant de Staline, et fortifie son libéralisme naissant. Il collabore à "Etudes Sociales et Syndicales" et travaille sur les liens du mouvement ouvrier avec le libéralisme français du XIX siècle. A l'automne 1968, Madelin participe, avec Jacques Rueff, à la première semaine de la pensée libérale organisée par l'Institut d'Histoire Sociale.

- Tout jeune adolescent, je me suis révolté contre le totalitarisme communiste, et je me suis engagé. Ce même engagement m'aurait sûrement conduit en 1940 à lutter contre le totalitarisme nazi et le régime de Vichy. C'est en réfléchissant aux raisons de cet anti-totalitarisme viscéral que je suis venu à la philosophie libérale.

"Redonner à l'homme toute sa liberté et toute sa responsabilité, lui offrir toutes les chances de s'épanouir, de se réaliser"... c'est, depuis trente ans, le sens du combat mené par Alain Madelin

- Aux origines de la pensée dont je me réclame, dit-il, il y a cette apostrophe d'un marchand malouin François Legendre à qui Colbert demandait un jour ce qu'il devait faire pour favoriser le retour de la prospérité en France. La réponse est restée célèbre : "Laissez-nous faire." C'était là une formule déjà révolutionnaire car elle signifiait : "Laissez-nous agir, supprimez toutes les entraves qui sont devant nous !" Ce n'était pas l'expression d'un laisser-aller, mais une revendication forte : "Laissez-nous prendre nos responsabilités." Aujourd'hui, cette exigence de responsabilité revient avec force. Jamais nos compatriotes n'ont éprouvé aussi consciemment le désir d'exercer leurs capacités d'initiative et de choix. Beaucoup d'entre eux, les jeunes en particulier, ont renoué avec l'esprit de conquête. Ils veulent prendre toute leur place dans notre société. Ils ne sont plus disposés à accepter les contraintes administratives, les restrictions réglementaires, les exigences bureaucratiques que leurs aînés, hier, acceptaient sans rechigner. Ils souhaitent davantage d'autonomie. Laissons-les prendre toute leur place.

En octobre 1968, Alain Madelin adhère aux Républicains Indépendants, un jeune mouvement politique dirigé par Valéry Giscard d'Estaing. Il a 22 ans. Sa culture politique, son efficacité, son dynamisme et sa force de travail impressionnent des personnalités politiques et hommes d'appareils tels que Michel Poniatowski, Michel d'Ornano, Alain Griotteray, Roger Chinaud. Entre deux piges au journal Combat, quelques travaux de nuit aux Halles de Paris pour financer ses études de Droit et de Lettres, Madelin participe à la rédaction des journaux du parti et s'intéresse déjà à la formation des militants. Un rôle qui lui sera dévolu pendant de nombreuses années chez les R.I mais également au Parti Républicain après l'élection de Valéry Giscard d'Estaing à la Présidence de la République.

Madelin, "l'agitateur d'idées", comme on le définira plus tard, fait ses classes politiques tout en poursuivant ses études d'avocat. En 1971, il prête serment au barreau de Paris mais sa passion politique est tenace. Et lorsqu'en 1973, année de son mariage, Giscard d'Estaing lui demande de représenter les couleurs des Républicains Indépendants dans un fief communiste de la banlieue de Paris, le jeune avocat quitte définitivement les salles des tribunaux pour les tribunes des meetings. Madelin se présente aux législatives contre Guy Ducolonné, vice-président du groupe communiste à l'Assemblée nationale, et député sortant de Malakoff, bastion rouge des Hauts de seine. Le combat est sans espoir. Le jeune candidat giscardien obtient néanmoins 45 % des voix. Une défaite plus qu'honorable qui lui vaut d'être intégré à l'état-major de VGE aux élections de 1974, la première campagne présidentielle d'Alain Madelin

La victoire de Giscard permet à Madelin d'étendre ses activités au sein du Parti Républicain. Conférences, débats, rédactions de brochures, d'articles, préparation de dossiers, organisation de stages de formation. Alain Madelin est présent sur tous les fronts de la pensée républicaine. Présent aussi dans son terroir de Bretagne où, en 1978, il devient député de Redon en Ille-et-Vilaine avec 66 % des voix au second tour. Il a trente-deux ans. Son arrivée sans cravate dans l'hémicycle le fait rappeler à l'ordre par le président du jour qui n'est autre que le communiste Ducolonné, une de ses vieilles connaissances.

Le ton est donné. Le jeune député aux allures d'étudiant désinvolte est un politique aux idées neuves qui va faire bouger la vieille maison. Il dit ce qu'il pense. Il fait ce qu'il dit. Il applique ce qu'il définit comme "le devoir d'intelligence" qui le porte à "pousser au maximum la logique de ses idées quitte à choquer ou à en subir les conséquences si l'opinion n'est pas prête". En 1979, co-auteur d'une proposition de loi sur les radios libres, il proteste contre l'inculpation de François Mitterrand dans l'affaire de la radio socialiste "radio Riposte". Logique, dit-il.

Mains dans les poches, dossier sous le bras, écharpe jetée sur l'épaule, la silhouette nonchalante d'Alain Madelin devient familière aux huissiers de la salle des quatre colonnes. Le député breton ne rate pas un débat. Ce dévoreur de livres sait aussi disséquer les textes. Les socialistes l'apprendront à leurs dépens lorsque la vague rose va submerger l'Assemblée.

En 1979, avec Léotard, Longuet, d'Aubert, Pierre-Bloch… Madelin se rend au Cambodge. Le pays, exsangue, vient d'être "libéré" par l'armée vietnamienne de la sanglante dictature Khmer Rouge. A Phnom Penh, Madelin, bouleversé par l'atrocité du génocide, profite d'une rencontre protocolaire avec l'ancien Khmer Rouge Ieng Samrin, placé par les Vietnamiens à la tête du pays, pour le traiter, droit dans les yeux, de "criminel de guerre".

- C'est d'ailleurs dans les camps de réfugiés cambodgiens, explique Alain Madelin, que j'ai rencontré les "Médecins sans frontières", et que je me suis lié d'amitié avec beaucoup d'entre eux, même si nous avions eu souvent des parcours politiques d'étudiants très différents.

Parmi eux, Claude Malhuret, alors Président de "Médecins sans frontières" en compagnie duquel Alain Madelin va réaliser de nombreuses missions humanitaires.

- Au Cambodge, précise Madelin, mais aussi en Ethiopie, en Afghanistan aux cotés de la résistance bombardée par l'aviation soviétique. Au terme de voyages au bout de l'horreur et de la folie des hommes... Aujourd'hui encore, je suis marqué par le souvenir des charniers cambodgiens, de ces plateaux éthiopiens où des dizaines de milliers de femmes, d'hommes et d'enfants dormaient à même la terre, en haillons, à moitié nus, grelottant de froid et de faim dans la nuit glacée. Je me souviens du regard implorant des survivants au petit matin.

Avec ces voyages, Alain Madelin touche du cœur la terrible réalité des justes causes qu'il défend. Il en revient à chaque fois bouleversé et livre ses témoignages d'une voix chargée d'émotion. C'est avec les larmes aux yeux qu'il racontera le calvaire des enfants cambodgiens dans une émission des Dossiers de l'écran qui fera date.


A Redon, les habitants suivent avec intérêt -et une petite fierté- les missions humanitaires de leur jeune député... Ils le font avec d'autant plus de plaisir que Madelin ne les oublie pas.

- Il est bien d'ici, disent ses électeurs redonnais. - Il a des idées sur tout, pour tout, tout le temps et partout... Il va jusqu'au bout !

Dans sa circonscription de Bretagne, Madelin multiplie les projets. Il se veut proche des gens, défendant avec ardeur la cause des plus modestes, "toujours prêt" -comme il dit- à mettre ses relations au service de ceux qui n'en ont pas. Et dans cette région, victime d'un taux record de chômage, il va gagner la bataille pour l'emploi. Il favorise l'implantation d'entreprises, il développe des opérations innovantes. Redon passera d'un taux record de chômage à un taux record de créations d'emplois.

La Bretagne est sa région. Il y plonge ses racines. A côté de Redon, vit sa tante. A Redon même, il y a la maison familiale, occupée par sa mère. Madelin, lui, s'est installé à la périphérie de sa ville. Il passe ses week-ends à bricoler dans sa maison, à jardiner dans son potager, à créer des petits plats dans sa cuisine, à travailler dans sa bibliothèque où s'alignent plusieurs centaines d'ouvrages, tous politiques.

En 1981, en plein raz-de-marée socialiste, il est réélu dès le premier tour. Il le sera en 1986, 1988, 1993 et 1995, année où il est également élu maire de Redon. Dès lors, il installe une nouvelle équipe municipale qu'il anime et à laquelle il délègue largement les responsabilités. Mais conscient de "l'exigence grandissante de présence" dans les différentes manifestations de la vie locale, il passera le relais aux élections de mars 2001.

Mais 1981 est une victoire un peu amère pour Alain Madelin. Le départ de Giscard, battu aux présidentielles, l'a affecté. Les sifflets et quolibets qui ont éclaboussé l'ancien Président à sa sortie de l'Elysée l'ont indigné. Lors d'une ultime cérémonie à l'Arc de Triomphe, le jeune député républicain est un des rares fidèles à venir serrer la main du président vaincu : "Giscard représentait un réel espoir de changement et je lui conserve beaucoup d'estime et d'amitié".

Paradoxalement, pourtant, l'arrivée au pouvoir des socialos-communistes va lui permettre de donner toute l'étendue de son registre. Ses interventions vigoureuses mettent les socialistes en furie. Les députés barbus qui jalonnent les bancs de la gauche l'injurient. Madelin fait face. Dans la guerre scolaire, la liberté de choisir son école, il dépose plus de cinq cents amendements, il s'oppose au projet socialiste portant atteinte à la liberté de la Presse, débat dans lequel, après avoir mis en cause certaines accointances vichystes -aujourd'hui bien connues- de François Mitterrand, il est… censuré, avec les députés Jacques Toubon et François d'Aubert, par les parlementaires socialistes et communistes.

Hussard de l'opposition, cadet de la droite, croisé libéral…les titres des journaux brillent comme des galons sur les épaules du jeune député.

- Madelin est le plus intelligent de sa génération, commente Jacques Attali, à l'époque conseiller de François Mitterrand. Il occupe parfaitement le créneau d'une droite qui serait enfin à droite alors que depuis De Gaulle, elle souffre d'être nulle part.

A droite Madelin ? Certes mais une droite libérée de son carcan de certitudes.

- Ne m'enfermez pas ! répond-il aux tenants des idées toutes faites.

Le député Républicain est un anticonformiste inné, un "non-aligné" qui, sans se soucier de dérouter son propre camp, votera la Loi Veil, l'abrogation de la fameuse "Loi sécurité liberté", approuvera la suppression des quartiers de haute sécurité dans les prisons et dénoncera le mauvais procès fait au socialiste Robert Badinter, alors ministre de la Justice, expliquant : - je préfère un garde des Sceaux qui abroge des lois d'exception à un garde des Sceaux qui inventerait des textes répressifs...

Toujours contre la répression, Alain Madelin multiplie ses voyages dans les pays de l'Est. Il rencontre clandestinement les dissidents. En juillet 1985, il défie les autorités soviétiques en posant une plaque " Andreï Sakharov " sur la façade du ministère de la Justice à Moscou.

Au changement de majorité, avec la victoire de la droite -dont il est l'un des artisans de l'union- aux législatives de 1986, Alain Madelin qui avait été chargé de préparer une plate-forme de gouvernement, obtient un des ministères importants du gouvernement Chirac : l'Industrie, les PTT et le Tourisme. Fidèle à ses idées, il réforme de fond en comble "ce ministère hérité du dirigisme et du Plan". Partisan de la baisse des dépenses publiques, il décide de réduire de 10 milliards de francs le budget de son ministère. Les mesures passent et produisent des résultats. L'Industrie sortira dopée de ces deux années Madelin, au cours desquelles le jeune ministre n'hésitera pas à prendre des "décisions difficiles et courageuses", singularisant "la méthode Madelin".

- Prenons le cas des chantiers navals, raconte Alain Madelin. En 1986, l'entreprise était en quasi-faillite, largement subventionnée par l'Etat, à hauteur de 300 000 francs par an et par salarié. Deux solutions se présentaient : reporter le problème à plus tard, ce qui était vivement conseillé, ou fermer les chantiers navals avec tous les risques politiques et sociaux que cela comportait. J'ai choisi la seconde solution, mais en utilisant la technique du "donnant donnant". Je suis allé voir Jacques Chirac et je lui ai dit : "Monsieur le Premier Ministre, si l'on ne fait rien, nous serons obligés de continuer à subventionner, ce qui aura un coût budgétaire important dans les deux ans qui viennent. Donnez-moi une partie de cet argent et nous réglerons le problème." Ce que nous avons fait en donnant au personnel une prime de départ importante, constituant en quelque sorte un capital pour un nouveau départ dans la vie. En donnant aussi aux communes frappées par la fermeture des chantiers navals le bénéfice de zones d'entreprises, négocié avec Bruxelles, permettant d'attirer de nouvelles entreprises au moyen d'une exonération totale de l'impôt sur les sociétés pendant dix ans. Une telle reconversion ne s'est pas faite sans heurts, mais, au bout du compte, il y a eu davantage d'emplois créés que d'emplois supprimés.

Avec la réélection de Mitterrand en 1988, qui met un terme à la cohabitation, Madelin perd son ministère. Libéré de sa charge, il reprend ses voyages à l'Est où le Mur commence à se lézarder.

- La chute du Mur de Berlin, au-delà de la chute de l'Empire soviétique, a été pour moi ce qui restera sûrement comme la plus grande satisfaction politique de mon existence. De toutes mes forces, j'espérais voir un jour s'effondrer le totalitarisme communiste et, pour être franc, je n'étais pas sûr de voir cela de mon vivant. C'est dire si j'ai accueilli les premiers signes de craquement à l'Est avec une attention fébrile. J'ai très tôt multiplié les contacts dans ces pays, et les hasards de l'histoire ont fait que j'ai alors noué des liens d'amitié avec beaucoup de ceux qui allaient assurer la relève démocratique et la transition économique au sortir du communisme. J'étais à Budapest le jour de la proclamation de l'indépendance hongroise, trente-quatre ans jour pour jour après l'insurrection du 23 octobre 1956. J'étais à Bucarest au lendemain de la chute de Ceausescu, avec les étudiants roumains qui avaient provoqué la révolution. J'étais à Vilnius, entré clandestinement en Lituanie, dans le bureau du président Lansbergis, qui négociait alors avec Gorbatchev, dans un Parlement encerclé par les chars soviétiques, défendu par des barricades gardées avec ferveur par tout un peuple. -J'ai éprouvé beaucoup d'amertume de voir la France impuissante, incapable de comprendre, de saisir la dimension historique de ce qui était en train de se passer. C'était l'époque où François Mitterrand, son ministre des Affaires étrangères, Roland Dumas, ou encore Jacques Delors nous expliquaient doctement que la chute du mur de Berlin n'entraînait en rien la réunification allemande ! Je crois qu'à ce moment-là, la France a manqué le rendez-vous que l'Histoire lui donnait. J'ai pensé dès lors que nous devions revoir notre scénario de la construction européenne. Et que, comme l'Allemagne avait fait la réunification allemande, la tâche de ma génération serait de mener à bien la réunification de l'Europe.

En 1989, Alain Madelin développe l'Institut Euro 92, un "think tank" à la française, lié en réseau à une centaine d'instituts dans le monde. Une machine à réfléchir et à produire des idées. En parallèle, Madelin dirige aussi la campagne de la liste d'union de l'opposition conduite par Valéry Giscard d'Estaing aux élections européennes. Peu après, pour raccommoder l'opposition, rénover ses idées et ses propositions, et préparer les élections législatives, il imagine "les états généraux de l'opposition" qu'il conduira pour l'UDF avec Nicolas Sarkozy pour le RPR.

A l'automne 1992, Madelin s'oppose publiquement à certains de ses amis sur la politique monétaire de la France. Et contrairement à toutes les prévisions de l'époque, il affirme avec justesse qu'elle va conduire à la récession. Lorsque Edouard Balladur formera son gouvernement, il reprochera à Alain Madelin ce langage de vérité. En conséquence, il ne le nommera pas ministre des Finances mais ministre des Entreprises et du Développement économique. Un poste où Alain Madelin va produire un certain nombre de réformes qui vont le rendre très populaire chez les petits entrepreneurs et les artisans.

Mais Madelin ne se reconnaît pas dans la politique monétaire de Balladur qui continue à jouer le franc fort. D'ailleurs, la récession qu'il a pronostiquée arrive et en août 1993, le franc décroche du mark. Les déficits se creusent, l'endettement public explose.

Ce combat pour une autre politique économique amène Madelin à rencontrer Chirac. Celui-ci est attentif aux propos du bouillant ministre. L'homme l'intéresse. Les deux hommes se retrouvent en Corrèze. Autour des plats traditionnels d'une bonne cuisine française qu'ils affectionnent et dévorent à grands coups de fourchettes, ils échangent des idées fortes, se découvrent des valeurs communes. De retour à Paris, Madelin a fait son choix. Très tôt, il pressent que "les présidentielles ne se joueront pas au centre mais au peuple..." Et, à contre courant de l'opinion et de ses amis politiques, il croit aux chances de Chirac dont il va conduire la campagne.

Le 20 janvier 1995, il publie dans le Figaro "Pourquoi je soutiens Chirac" . Madelin met sa personnalité, ses mots clés, ses petites phrases, - dont le fameux "l'ascenseur social est en panne" - ses discours au service du candidat à l'élection présidentielle qui lui devra une grande partie de sa victoire. Dans le même temps, il crée Idées-Actions, sa propre structure, et rassemble plus d'un millier de participants, salle Wagram, le 9 mars 1995, au dîner fondateur du mouvement. Il publie "Mes chers compatriotes", dans lequel il présente son programme politique.

Le 18 mai 1995, Alain Madelin est nommé Ministre des Finances du gouvernement qu'Alain Juppé, premier Ministre du nouveau président Jacques Chirac, vient de constituer. Les marchés financiers saluent l'arrivée d'Alain Madelin à Bercy. Le nouveau ministre des Finances est précédé d'une flatteuse réputation sur le marché international. C'est un des rares hommes politiques français à être distingué par le Wall Street Journal, le service économique de la BBC lui a consacré des reportages élogieux, le célèbre magazine Fortune l'a classé comme l'une des personnalités européennes les plus performantes.

Très rapidement, pourtant, les relations se gâtent entre les deux Alain.

- Avec Juppé, je me suis bien entendu…les premières quarante-huit heures, explique Madelin. Nous avons abordé trois dossiers de fond : le projet de budget 96, la réforme fiscale, le débat sur la réforme sociale. Début août, nous étions d'accord sur tout. Fin août, il avait changé d'avis sans que je comprenne pourquoi. Alors, nous avons… divorcé !

Juppé reproche à Madelin de dénoncer "des injustices, comme le faible écart entre les aides sociales et le SMIC qui n'encourage pas à la reprise du travail, ou encore les inégalités de retraite entre les fonctionnaires et les salariés du privé".

Le 26 août, Madelin quitte Bercy pour une courte traversée du désert. Deux mois plus tard, il est réélu député de Redon avec plus de 61 % des voix. Et dans ses bureaux d'Idées-Actions, boulevard de La Tour Maubourg, des sacs de courrier lui livrent chaque semaine des milliers de témoignages de soutien "de la France qui travaille dur, de la France des fins de mois difficiles, de la France fatiguée d'avoir toujours à remplir le panier percé des dépenses publiques"

- J'assure le service après-vente des promesses du candidat Chirac, confie alors Alain Madelin. Je joue les prolongations.

Le microcosme parisien bruisse de rumeurs flatteuses qui le présentent comme le successeur potentiel de Juppé. "Madelin, futur Premier ministre". Il laisse dire, pendant que ses réseaux d'Idées-Actions s'activent : quatre mille adhérents, cent quatorze antennes en province, cinquante-quatre en Ile-de-France. Et aussi près de deux cents parlementaires dont le noyau dur du groupe "Audace pour l'emploi" animé par son ami de toujours, Hervé Novelli, député d'Indre et Loire. En novembre 1995, un nouveau livre "Quand les autruches relèveront la tête" vient jalonner la pensée madeliniste qui dénonce cette fois "l'aristocratie administrative à la tête enfouie dans les sables de ses certitudes et de ses habitudes..." Dans son livre, Madelin multiplie les paraboles, les proverbes, les histoires pour dénoncer "le blocage du système français par l'Etat maximum". Il évoque "le syndrome du réverbère" qui conte l'histoire de l'homme ivre qui a perdu sa clé et part la chercher sous un réverbère parce qu'il y a… de la lumière !

Pour justifier son parler franc, Madelin rappelle le proverbe africain: "la vérité est amère, le mensonge est sucré..." Pour sortir de l'assistanat, il invite à méditer sur le proverbe chinois: "si tu donnes un poisson à un homme, tu le nourris pour un repas ; si tu lui apprends à pêcher, tu le nourris pour la vie." Pour protéger les plus fragiles et les plus pauvres, il renvoie au proverbe libanais: "de mes enfants, j'aime le plus, le petit jusqu'à ce qu'il grandisse, l'absent jusqu'à ce qu'il revienne, le malade jusqu'à ce qu'il guérisse".

A Noël 1995, "Les autruches" sont en tête des ventes d'essais politiques. Madelin est comblé. Le succès de son livre conforte son sentiment d'être "la voix de la France qui ne descend pas dans la rue, qui ne porte pas de pancartes, qui ne joue pas de son influence dans les coulisses du pouvoir." Ses amis le définissent comme "le gardien de l'espoir", le véritable représentant de "l'aile sociale, populaire et libérale de la droite".

En 1997, Jacques Chirac dissout l'Assemblée Nationale. Une dissolution qui fait craindre le pire à Alain Madelin. Il va même jusqu'à pratiquer la politique de la chaise vide à la première réunion des responsables de l'opposition. Au lendemain de cette défaite les responsables et militants du PR avec lesquels il avait pris une certaine distance se tournent vers lui pour lui proposer la présidence du Parti Républicain. Le 24 juin 1997, Alain Madelin est élu président du PR qui devient le même jour Démocratie Libérale. Il va élargir le parti aux acteurs de la société civile.

Les élections régionales de 1998 voient certains présidents de région élus avec les voix du Front National. Alain Madelin désapprouve mais il refuse de céder à la campagne d'ostracisation menée par la gauche et l'extrême gauche.

- Ni alliance ni accord secret avec le FN que nous combattons et qui nous combat dit-il mais il refuse également tout accord de Front républicain avec la gauche comme le veulent certains à l'UDF.

Ainsi Démocratie Libérale va affirmer son indépendance. L'opposition sera désormais organisée autour de trois familles : libérale, gaulliste et centriste. Aux élections européennes Alain Madelin prônera vainement l'union de l'opposition... Les centristes feront liste à part. Madelin fera campagne commune avec le RPR conduit par Nicolas Sarkozy. Aux municipales de mars 2001, il prônera et agira pour l'union de l'opposition dans toutes les villes.

Quant aux présidentielles…
"pour ce grand débat qui dessinera la nouvelle France du nouveau monde et qu'il attend avec impatience, avec envie, avec appétit",
Alain Madelin "n'imagine pas, ne veut pas que la France commence le nouveau siècle par cinq années de socialisme de plus."

- Je ne veux pas d'une alternance molle, d'une alternance gâchée, une fois encore, précise Alain Madelin. Ajoutant, : ce rendez-vous de la France avec le nouveau siècle doit être celui du projet d'une nouvelle France, plus libre, plus ouverte, plus en phase avec le monde : un projet que je forme depuis longtemps.

Marie-Ange Michet

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