Chapitre
2
L'EMPLOI
RETROUVÉ
L'échec
répété des politiques mises en uvre contre
le chômage a fini par transformer ce chômage en fatalité.
Peut-il en être autrement ?
Je suis persuadé qu'il est possible de faire reculer massivement
le chômage et de reconstruire une société qui offre
du travail à tous. Je suis résolument optimiste. Pour cela,
il faut rompre définitivement avec une politique d'expédients
et de traitement statistique du chômage pour attaquer résolument
le mal à sa racine.
Ce mal, qui
est plus profond en France qu'ailleurs, a selon moi trois origine. D'abord,
une origine monétaire et financière, dont nous reparlerons.
Ensuite, un incroyable amoncellement de rigidités, qui pèsent
sur l'entreprise et entravent le marché du travail. De ces rigidités
qui faisaient déjà dire à l'économiste Alfred
Sauvy, il y a plus de quinze ans : "l'économie est marquée
par une immense faiblesse, une lâcheté universelle. Personne
n'ose le dire et regarder la réalité en face". Enfin,
nous regardons trop souvent le problème de l'emploi dans un rétroviseur.
Nous cherchons à prolonger le passé plutôt qu'à
découvrir ce que seront les emplois de demain.
Précisément,
à quoi ressembleront ces emplois de demain ?
Le paysage sera très différent. Moins d'emplois directs
dans les grandes industries manufacturières, davantage d'emplois
indirects autour de nos grandes entreprises. Un tissu beaucoup plus dense
de PME. De nouvelles formes d'emploi faisant appel au temps choisi, à
la pluriactivité. Un fort développement des professions
indépendantes : travailleurs indépendants organisés
en réseaux, télé-travailleurs, artisans, professions
libérales, consultants...
Qui va pouvoir
créer ces emplois ?
Ce ne sont pas les préfets qui vont créer les emplois. Pour
multiplier les emplois, il faut multiplier les entrepreneurs, diviser
les obstacles qui sont sur leur chemin, inventer de nouvelles formes de
travail et d'emploi. C'est ce que j'appelle la "relance par l'entrepreneur".
Il y a aujourd'hui 2.400.000 entrepreneurs en France. Ils constituent
2.400.000 chances de créer des emplois. Des millions de Français,
aussi, souhaiteraient se mettre à leur compte, créer leur
entreprise. Ils constituent autant de chances supplémentaires.
Que peut-on concrètement
attendre de cette relance par l'entrepreneur ?
La France a la capacité de créer 500.000 à 600.000
emplois par an. A condition d'entreprendre les quelques réformes
nécessaires en nous inspirant de ce qu'il y a de meilleur chez
nos principaux partenaires. Avec une politique "à l'allemande"
de développement des petites et moyennes entreprises et de reconstitution
du tissu industriel. En nous donnant enfin un régime de transmission
d'entreprise "à l'européenne". En développant
le travail indépendant comme en Angleterre, en favorisant la création
d'entreprise et la mobilisation de l'épargne de proximité
comme aux États-Unis, en encourageant le développement de
l'initiative locale comme en Italie ou en Allemagne.
Cet objectif
est à notre portée. Je rappelle que, dans la foulée
de la politique économique menée entre 1986 et 1988, nous
avons créé 800.000 emplois en deux ans.
Pourtant la confiance
n'est pas là, et personne ne croit au retour du plein emploi...
Commençons par combattre ce sentiment de fatalité qui fait
dire à beaucoup que nous serions entrés dans une époque
marquée par l'épuisement des bienfaits de la société
de consommation, le vieillissement de la population, l'incapacité
de faire face à une concurrence de produits venant de pays plus
jeunes en pleine ascension économique. Bref, nous serions condamnés
à ne plus jamais être en mesure d'assurer le retour au plein
emploi dans nos vieilles sociétés européennes. S'il
est peu raisonnable d'envisager au début du XXIème siècle
le retour au plein emploi traditionnel, il est en revanche tout à
fait certain que nous pouvons faciliter l'émergence d'une société
capable d'offrir du travail à tous.
Il y a pourtant
beaucoup de chômage et d'exclusion...
C'est un immense gâchis humain et financier que de voir une grande
partie de la population condamnée à l'inutilité.
Et ces condamnés ne sont en rien coupables, ils ne sont que les
victimes d'une mauvaise organisation de notre société. On
fait la queue en France pour trouver un emploi comme on faisait la queue
en URSS, il n'y a pas si longtemps, pour subsister. C'est trop facile
de chercher des boucs émissaires à notre chômage :
trop de jeunes, trop de vieux, la faute aux machines, aux immigrés,
aux importations !
Ce n'est pourtant
pas faute d'avoir multiplié les plans pour l'emploi ?
La
bonne volonté des gouvernements successifs n'est pas en cause.
Mais les bonnes intentions ne font pas toujours les bonnes politiques.
L'inefficacité, voire la contre-productivité des mesures
en faveurs de l'emploi, s'explique par le fait que ce sont le plus souvent
des actions à courte vue, qui ne prennent en compte que les aspects
"visibles" du chômage.
C'est ce que
j'appelle le "syndrome du réverbère" : l'histoire
de cet homme en état d'ébriété qui cherche
sa clé sous la lumière d'un réverbère. A un
passant qui lui demande s'il est sûr d'avoir perdu sa clé
à cet endroit, il répond : "Non, mais ici il y a de
la lumière".
Vous voulez dire
qu'on cherche à créer des emplois là où il
n'y a pas forcément de travail ?
Un emploi, c'est par définition une activité qui produit
davantage de richesses qu'elle n'en consomme. Or, à multiplier
les mesures pour l'emploi, on en a oublié ce qu'est véritablement
un emploi.
Qu'est ce qu'un
vrai emploi ?
Pendant très longtemps, on a enseigné l'économie
à partir d'une histoire simple imaginée par l'économiste
du XIXème siècle, Frédéric Bastiat : un gamin
se promène dans la rue et casse des vitres. Des passants, qui voient
le vitrier arriver, se réjouissent et se disent : voilà
du travail pour le vitrier ! Erreur. Ce que les passants voient, c'est
l'activité créée par le remplacement de la vitre.
Ce qu'ils ne voient pas, c'est que l'argent dépensé pour
remplacer la vitre aurait pu être dépensé ailleurs,
par exemple pour acheter une paire de chaussures. Dans le premier cas,
il n'y a qu'une vitre. Dans le second, il y a une vitre et une paire de
chaussures. Combien de responsables économiques et politiques voyons-nous
commettre la même erreur que ces passants ! Avec le même raisonnement,
il y aurait intérêt à multiplier les accidents de
voiture pour créer des emplois, puisque ces accidents font travailler
des garagistes, des mécaniciens, des chirurgiens, des infirmières,
des avocats et des assureurs.
On pourrait appliquer
le même raisonnement aux emplois subventionnés ?
Il est vrai qu'on subventionne encore certains emplois de mineurs à
plus d'un million de francs par an, emplois garantis jusqu'à la
fermeture des mines, en 2002 ou 2005. Tout cela pour extraire un charbon
dont le coût de revient est près de trois fois supérieur
au prix du charbon importé. C'est comme si la fabrication de billets
de 100 francs coûtait 300 francs. C'est doublement absurde. Humainement,
pour ces hommes qui effectuent un travail pénible. Cela coûterait
bien moins cher d'utiliser une faible partie des sommes ainsi gaspillées
jusqu'au-delà de l'an 2000 pour leur permettre d'arrêter
ou de se reconvertir. Economiquement, parce qu'il s'agit là de
l'exemple même de ces faux emplois destructeurs de richesses
.
Les emplois
inutiles empêchent les emplois nécessaires de naître.
Tous les emplois qui cohabitent dans les statistiques ne se valent pas.
Il existe de vrais emplois et des emplois artificiels.
A vous entendre,
l'économie devrait permettre de créer des emplois pratiquement
sans limite. N'est-ce pas exagéré ?
J'ai reçu dans mon courrier une lettre d'une jeune ouvrière
d'une usine de textile de l'Est, aujourd'hui au chômage.
"Après
une guerre, m'écrit-elle, tout est à refaire. Pendant une
crise comme celle que nous vivons quotidiennement, nous avons tout à
construire. Or, toutes les personnes qui sont à l'ANPE ont une
expérience dans leur domaine. Imaginons que des chômeurs,
qui, aujourd'hui, s'ignorent et dont la dignité n'existe plus,
s'organisent comme une ville.
"Un champ,
un jardinier chômeur, des graines et voilà la chaîne
qui démarre. Son client sera le chômeur qui est en face de
la maison. Les chômeurs deviennent forgerons, mécaniciens,
peintres, maçons, couvreurs, charpentiers, plombiers, etc. Toutes
ces personnes aujourd'hui au chômage, vont travailler demain l'une
pour l'autre. Le docteur a besoin d'une maison, il y aura un maçon,
un peintre, un plâtrier, etc. Le plâtrier aura besoin de se
nourrir, il ira chez le jardinier et chez le boucher. Le jardinier a besoin
de se fournir en graines, il ira chez le grainetier, etc."
Il n'y à
rien à ajouter à cette vision. Les mots sont simples. Certains
diront trop simples, mais le remède est fondamentalement juste
: le travail est illimité. Reste à faire en sorte que les
hommes puissent se donner du travail les uns aux autres, et pour cela
venir à bout des contraintes et des rigidités qui brident
l'initiative, tuent l'emploi et étouffent le travail.
Pourquoi donc
ce système simple ne se remet-il pas à fonctionner ?
Le chômage n'est pas autre chose qu' une panne des circuits d'échange,
panne dont la faute n'incombe en rien aux principes de l'économie
de marché ni aux entrepreneurs. La cause, c'est l'accumulation
de contraintes réglementaires et fiscales dont l'effet est de démotiver
massivement les créateurs, d'entraver la liberté du travail
et la liberté d'échange. Il faut retourner aux bases de
l'économie : CRÉER ET ÉCHANGER. Le chômage
est une panne de la création, une panne de l'échange.
Mais comment substituer
au cercle vicieux de la destruction d'emploi un cercle vertueux de la
création de travail ?
A la base de la création
d'emplois, il y a l'initiative.
Imaginons qu'un
homme ait envie de jouer aux cartes et qu'il entre dans une salle de jeu.
Soit il tourne autour des tables de jeu, essayant de trouver une place
libre ou d'occuper celle d'un autre joueur. Soit il trouve trois autres
personnes qui ne jouaient pas, mais qui acceptent de jouer avec lui. Un
jeu de cartes, une table, des chaises, et voilà une nouvelle partie
qui commence... Ce qui est possible dans cet ensemble l'est aussi dans
la vie. Le travail n'est pas un jeu de chaises musicales où la
place gagnée par l'un est nécessairement perdue par l'autre.
Le travail créé le travail. Toute la question est d'élargir
le cercle de l'échange, le cercle du possible.
Imaginez qu'un
bateau échoue sur une île déserte avec 1.000 personnes,
passagers et équipage à bord. Cela ne fera pas 1.000 chômeurs,
mais 1.000 personnes qui s'organiseront entre elles, se donneront du travail
les unes aux autres pour s'installer et subsister sur l'île. De
même, on peut observer qu'au lendemain d'une guerre, alors qu'un
pays est ruiné, que ses usines sont détruites, que des centaines
de milliers de personnes reviennent du front ou des camps, il n'y a pas
de chômage massif mais, au contraire, un fort développement
économique. Lorsque les pieds-noirs sont revenus d'Algérie
en 1962, ils se sont rapidement réinsérés dans l'économie
française.
Comment réamorcer
ces échanges ?
Que quelqu'un ait l'idée de créer une activité nouvelle,
de se mettre à son compte, qu'un petit entrepreneur achète
une machine, agrandisse son bâtiment, embauche une personne, qu'il
trouve les crédits et les capitaux nécessaires, et voici
que s'enclenche le cercle vertueux de la croissance et de l'emploi. La
croissance et la création d'emplois ne sont pas le fruit d'une
génération spontanée. Elles sont les produit de l'action
des hommes, plus spécifiquement de celle des entrepreneurs. On
parle parfois de "gisements d'emplois". C'est un raccourci,
car les emplois ne sont pas une richesse préexistante, un gisement
de pépites qu'il s'agirait de découvrir. Ils sont à
inventer et les inventeurs d'emplois s'appellent les entrepreneurs.
La croissance,
c'est fondamentalement le conflit du vieux et du neuf. Le développement
d'une activité existante est, par nature, "destructeur"
d'emplois. Car la tendance normale de toute société, de
toute entreprise en progrès est de produire autant avec moins de
personnes employées, pour améliorer sa rentabilité.
Ces gains de productivité sont utiles puisque, en se déversant
dans l'économie, ils permettent de créer d'autres emplois.
Il en va, hélas, autrement lorsque ces gains de productivité
sont confisqués par l'impôt et servent à nourrir un
excès de dépenses publiques. Dans ce cas, la croissance,
non seulement ne crée plus d'emplois mais peut même en détruire.
Pour qu'il y
ait progression du nombre d'emplois, il faut qu'il y ait des gens qui
aient constamment envie de produire de nouveaux biens et de nouveaux services.
Comme me l'a dit un jour Nicole Notat, aujourd'hui Secrétaire générale
de la CFDT : "Gutenberg n'a pas attendu le développement du
marché du livre pour inventer l'imprimerie". De nouvelles
entreprises, de nouvelles activités, des innovations, voilà
la recette de l'emploi.
C'est ce que vous
appelez la relance par l'entrepreneur ?
Oui. Et pour qu'il y ait sans cesse de nouveaux entrepreneurs, il faut
arrêter d'entraver la liberté d'entreprendre. Il faut donc
rendre aux Français - pas seulement aux dirigeants d'entreprise,
mais aussi à leurs cadres et à leurs salariés - le
goût d'entreprendre, d'innover, de créer, et relancer les
initiatives. Dans la bataille pour la création d'emplois, tout
commence par en bas. Ce qu'il faut, c'est mobiliser le talent, l'énergie
de tous ceux qui vont découvrir le futur.
La nouveauté,
c'est que notre économie s'appuie de plus en plus sur l'innovation
et la création...
Ce que nous vivons ce n'est pas une crise, mais une profonde mutation
de notre société et de notre économie. Comme celle
que nous avons déjà vécue lors de la révolution
agraire ou de la révolution industrielle. Cette révolution
est celle du savoir, portée par le formidable développement
des technologies de l'information. Nous n'en sommes qu'au tout premier
âge, à l'image de ce qu'étaient les premiers avions
à hélice avant la Première Guerre mondiale, par rapport
à la conquête de l'espace aujourd'hui. Dans le même
temps, plus de 2 milliards d'hommes se libèrent des systèmes
dirigistes et communistes, entrent avec confiance dans l'économie
de marché et nous rejoignent dans le commerce mondial, sortent
de la pauvreté et connaissent souvent une croissance à deux
chiffres.
Enfin, capitaux
et information ne connaissent plus de frontières. Si bien que ce
ne sont plus les matières premières, les sources d'énergie
qui comptent, mais le savoir, le travail et l'organisation efficace du
travail... La
clé de la compétitivité, c'est l'invention, l'imagination,
le goût de créer, la qualité et le talent d'entreprendre.
Plus que jamais, "il n'y a de richesses que d'hommes".
Et dans ce nouveau
monde, la France, quatrième exportateur mondial, en tête
dans les industries de la communication, deuxième exportateur de
services, me paraît bien placée pour faire la course en tête.
Quelles sont les
conséquences pour la France de cette mondialisation de l'économie
?
Regardez le stylo que j'ai entre les mains. Il est français et
même marqué "made in France"...En réalité,
il est le produit complexe d'une économie mondiale. Si son dessin
est français, il fait appel à la chimie allemande. Il intègre
les cours des matières premières, l'or, le caoutchouc ou
le pétrole. Il utilise des technologies issues de la culture scientifique
mondiale. Il vise un marché universel où le client japonais,
allemand, américain ou français commande. Qui pourra jamais
détailler les machines, les connaissances, les moyens de transport
qu'il a fallu mobiliser pour fabriquer tous les éléments
qui composent ce stylo ? Dans la composition des produits, même
les plus simples, il entre désormais plus de matière grise
que de matière première. Recherche et développement,
maintenance, activité publicitaire et commerciale. La valeur d'un
médicament ne dépend pas de quelques molécules qui
le composent, mais de la recherche qu'il intègre.
Dans un monde
aussi complexe où interagissent les comportements de millions d'individus,
où se combinent des milliards d'informations, la bonne réponse
ne consiste pas à chercher à maîtriser cette complexité
par la centralisation et la multiplication des réglementations
publiques, mais à permettre l'auto-coordination en offrant davantage
de liberté et d'autonomie aux acteurs de la vie économique.
Dans cette économie
à "matière grise ajoutée", nous n'allons
pas entrer en essayant de baisser le coût du travail, pour rivaliser
avec les salariés du Bangladesh, mais en mettant toujours plus
de valeur ajoutée dans nos produits ou dans nos services. L'économie
à venir, ce n'est plus des hommes et des femmes uvrant à
la chaîne et effectuant des tâches de robots. Ce qui est machinal,
la machine le fait ou le fera. Ce que la machine ne fait pas aujourd'hui,
le Chinois le fait déjà. Ce que le Chinois fait aujourd'hui,
nos machines le feront demain ! Notre objectif doit être de recourir
à un maximum d'initiative, d'intelligence, de valeur ajoutée,
de créativité en cherchant le plein emploi de nos talents
et de nos énergies. Nous avons besoin de grandes entreprises de
pointe, engagées à plein dans la compétition internationale,
même si elles ne créent pas directement les emplois qui nous
manquent. Nous avons besoin de mieux mobiliser nos chercheurs et nos savants.
L'avenir ne passe
pas que par l'industrie ?
Je pense que cette nouvelle économie sera aussi très fortement
créatrice et consommatrice de services, de services à forte
valeur ajoutée, mais aussi d'emplois à qualité de
vie ou à art de vivre ajoutés.
Comment jugez-vous le secteur des PME, dont vous avez eu la charge
en tant que ministre des Entreprises, et qui représente justement
cette forte capacité d'innovation dont vous parlez ?
Les entreprises familiales ont joué un rôle fondamental dans
la première grande révolution industrielle du XIXème
siècle. Dans la nouvelle économie qui est en train de se
dessiner, ces entreprises familiales vont à nouveau jouer un rôle
clé. On a trop longtemps vu trop grand, trop lourd et trop cher.
Notre haute administration a eu trop longtemps les yeux de l'amour pour
la grande entreprise et tout particulièrement pour la grande entreprise
publique. On a cru trop longtemps que le progrès économique
s'identifiait à des entreprises toujours plus grandes. On redécouvre
aujourd'hui les vertus, la souplesse, la capacité d'innovation,
le rôle irremplaçable en matière de création
d'emplois des entreprises indépendantes et familiales.
Aujourd'hui,
il nous faut "miser sur les petits" : petits entrepreneurs,
travailleurs indépendants, commerçants, artisans... Ces
"petits" entrepreneurs ne constituent pas je ne sais quelle
survivance du passé, condamnée au nom de la rationalisation
économique. Ils sont la préfiguration de l'activité
économique à taille humaine, telle qu'elle pourrait se développer.
Quelle est leur
place aujourd'hui ?
Dans un monde en crise, l'artisanat, le commerce, les professions indépendantes,
la petite entreprise, représentent un facteur évident d'équilibre.
L'entrepreneur ne créé pas seulement de la valeur ajoutée.
Il est producteur de valeurs sociales, l'entreprise familiale est une
école de responsabilité. De ce point de vue, le commerçant
établi à son compte et la caissière d'un hypermarché
ne jouent pas le même rôle social, même si, dans les
statistiques, ils figurent tous deux comme des emplois du commerce.
Que faut-il faire
pour aider ces petites entreprises à se développer ?
La question n'est pas aujourd'hui de faire un plan PME en plus, mais d'engager
un programme "choc" d'action en faveur de la PME familiale.
Je dis souvent que, pour une région, pour une ville, dix entreprises
en plus, c'est la prospérité, dix entreprises en moins,
c'est le déclin.
Que proposez-vous
pour les PME ?
D'abord, des mesures fortes pour renforcer leurs fonds propres, les rendre
plus solides et leur donner les moyens de se développer. Pour cela,
il faut trouver des sources de capitaux à mettre à leur
disposition, des "tuyaux" permettant d'acheminer vers elles
cette épargne et des marchés spécialisés permettant
de gérer ces placements. Dans tous les pays, les fonds de pension
jouent un rôle important dans le développement des moyennes
entreprises à fort potentiel de croissance. C'est la raison pour
laquelle je souhaite, vous le savez, que l'on développe le plus
rapidement possible des fonds de pension à la française.
Ensuite, il
faut favoriser fiscalement l'épargne qui s'investit dans la création
et le développement des petites et moyennes entreprises. Pour cela,
j'ai créé en 1994, comme ministre des Entreprises, des avantages
fiscaux important dans la loi "Initiative et entreprise individuelle".
Puis comme ministre des Finances, en juillet 1995, je les ai augmentés
dans le collectif budgétaire. J'entendais aller beaucoup plus loin
encore dans le budget 1996. Plutôt que de subventionner les entreprises
à partir de l'impôt des contribuables, mieux vaut inciter
ces derniers à placer directement leur argent dans l'entreprise
de leur choix. Mais il faut aussi mettre en place des structures qui collectent
cette épargne spécialisée. Aussi bien des structures
pour favoriser le développement des entreprises de croissance que
des structures pour favoriser la création de petites entreprises.
Ce peut être des placements sous forme d'actions. Ce peut être
aussi sous forme de nouveaux titres participatifs, avec intéressement
aux bénéfices mais sans droit de vote, les petits patrons
ayant parfois des réticences devant la présence d'actionnaires
minoritaires.
Enfin, il faut
organiser les marchés où se négocient de tels titres,
de façon à permettre à celui qui a ainsi investi
son argent de récupérer sa mise quand il le souhaite. C'est
pour cela que j'avais fortement encouragé la création de
ce que l'on appelle le "troisième" marché boursier,
à cotation électronique, et ayant vocation à devenir
européen. Mais je souhaite qu'on aille encore plus loin et que
l'on développe des marchés locaux de l'épargne de
proximité pour faire se rencontrer les créateurs et les
chefs d'entreprise avec des personnes pouvant apporter des moyens financiers,
commerciaux, relationnels ou de sous-traitance. Voilà l'exemple
même de mesures qui rapportent beaucoup plus qu'elles ne coûtent.
Ce programme doit
également comporter des mesures pour la transmission des entreprises.
C'est un sujet qui me tient particulièrement à cur
! J'en ai fait un sujet de débat, et même parfois d'affrontement
à l'intérieur de la majorité et au sein des gouvernements
auxquels j'ai participé. C'est une question de bon sens. Je suis
parfois étonné de voir qu'en France ceux qui s'opposent
à la réforme de la transmission d'entreprise sont les mêmes
qui admirent la densité des entreprises familiales en Allemagne.
Ils ne voient pas que cela tient à ce que les Allemands ne détruisent
pas leurs entreprises à chaque génération sous le
poids d'une fiscalité archaïque.
N'est-ce pas l'ensemble
des droits de succession qu'il faut réformer ?
Sans doute, et c'est ce que l'on m'a objecté lorsque j'ai proposé
que l'on traite à part la "transmission des entreprises".
Mais je vois surtout dans cet argument un prétexte à ne
pas bouger. Partout en Europe, l'entreprise est considérée
comme un bien à part. Nous-mêmes, nous la traitons différemment
quant à l'impôt sur la fortune. Il y a une différence,
me semble-t-il, entre transmettre la responsabilité d'une entreprise
et transmettre la propriété d'un bel appartement avec de
beaux tableaux. Une entreprise n'est pas un bien comme les autres, c'est
un patrimoine qui profite à toute la société. C'est
une distinction que j'ai eu du mal à faire admettre à notre
nomenklatura administrative dont il m'est arrivé de dire qu'elle
croyait que la transmission des entreprises se faisait de promotion de
l'ENA en promotion de l'ENA par Conseil des ministres interposé.
Une réforme
de la transmission d'entreprise figure pourtant dans la budget de 1996
?
J'y vois la récompense de mes efforts. Ce qui vient d'être
décidé dans la budget 1996 va dans le bon sens. Mais ce
n'est qu'un étape. Pour en finir avec notre exception française,
il faut mettre en place un dispositif global traitant tous les problèmes
de la transmission des entreprises.
Les entreprises
souffrent toujours des contraintes administratives. Que propose votre
programme dans ce domaine ?
La simplification administrative est un combat de tous les instants, un
travail de longue haleine, une course de vitesse entre ceux qui compliquent,
en imposant de nouvelles règles, et ceux qui veulent simplifier.
Il faut que le Premier ministre s'implique personnellement dans ce combat.
On a beaucoup parlé d'études d'impact des mesures législatives
et réglementaires, c'est-à-dire l'examen des conséquences
de toute nouvelle mesure sur la vie des entreprises. En 1993, Édouard
Balladur, Premier ministre, avait exigé que tous les ministères
procèdent préalablement à de telles études
d'impact et les envoient, pour examen, au ministre des Entreprises de
l'époque, c'est-à-dire moi-même. Ce fut un vrai fiasco.
J'ai dû recevoir moins d'une dizaine d'études d'impact. L'idée
n'était pas mauvaise, mais il faut une autorité forte pour
imposer cette nouvelle approche.
Néanmoins,
dans la même période, nous avons innové en demandant
au Parlement de légiférer pour la première fois sur
la simplification administrative, en donnant des droits aux entreprises,
opposables aux administrations. Après tout, les formalités
administratives excessives représentent un impôt caché,
et une entrave aux libertés. Ceci concerne donc les parlementaires.
Dans la loi
"initiative et entreprise individuelle", nous avons institué
le guichet unique, le numéro unique, le formulaire unique pour
un certain nombre de déclarations liées à l'état
civil des entreprises. Nous avons aussi institué la signature électronique
pour permettre aux entreprises de communiquer directement par informatique
avec les administrations. Et je suis heureux de voir à quelle vitesse
aujourd'hui se développent des entreprises privées spécialisées
dans un dialogue informatique simple et convivial avec les administrations.
J'ai constaté avec satisfaction à Bercy que, grâce
à la signature électronique, on avait déjà
éliminé tout formulaire pour une vingtaine de déclarations
faites par les entreprises.
S'agissant des
formalités sociales liées à la déclaration
des salariés, véritable casse-tête pour les entreprises,
j'ai fixé dans la loi un objectif au 1er janvier 1996 : un seul
guichet de déclarations pour toutes les formalités sociales.
Pour préparer cela, nous avons lancé toute une série
d'expériences visant à apprendre aux administrations à
travailler entre elles et à relier leurs ordinateurs. Ainsi, dans
l'Ille-et-Vilaine, le recrutement d'un salarié ne nécessite
plus qu'une seule déclaration au lieu de onze auparavant.
L'enjeu de toutes
ces mesures, c'est la suppression de 160 millions de déclarations.
Mais je pense qu'il faut aller plus loin. La déclaration unique
sociale doit s'accompagner d'un chèque unique. A charge pour les
administrations sociales de ventiler entre elles les cotisations. De même,
j'ai défendu l'idée d'un chéquier-emploi pour les
très petites entreprises et les employeurs particuliers, avec contrat
de travail simplifié et des charges sociales forfaitaires. Un vrai
allégement des contraintes sociales m'est apparu toujours plus
efficace qu'un petit allégement des charges sociales.
Vous proposez
aussi de créer un droit du travail mieux adapté aux PME
?
Oui, c'est là un élément clé d'un programme
choc en faveur des PME. Le droit social des grandes entreprises appliqué
à la petite et moyenne entreprise constitue un délit d'entrave
permanent à la création d'emplois. On veut appliquer, au
bout du compte, à la petite entreprise un droit du travail et des
institutions sociales calqués sur le modèle de la grande
entreprise. Tout le monde sait que les effets de seuil provoquent parfois
le refus du onzième et du cinquantième salarié. Or,
il est évident que les relations sociales ne sont pas de même
nature dans une grande entreprise et dans une entreprise à taille
humaine.
C'est pourquoi
je pense qu'il est indispensable de créer un statut social simplifié
de la PME. De permettre aussi d'innover dans les relations sociales, de
pratiquer le sur-mesure au lieu du prêt-à-porter imposé
par le droit du travail, au travers de contrats d'entreprises librement
négociés et acceptés, voire dans certains cas par
référendum au sein des entreprises.
Et pourquoi
pas aussi -je reprends là la suggestion d'un ami qui a exercé
des responsabilités au sein de la CFDT- créer une direction
du Travail au sein
même du ministère en charge des PME ? S'il existe
un droit du travail adapté à la spécificité
du monde agricole, c'est bien parce que le ministère de l'Agriculture
dispose de sa propre direction du Travail.
Et que faut-il
faire en matière fiscale ?
De nombreux pays ont établi une fiscalité particulière
aux PME. Je pense que nous devrions faire de même, au moins en ce
qui concerne les bénéfices réinvestis par l'entreprise
ou par l'entrepreneur. Cette différence se justifie dans la mesure
où les petites entreprises paient l'argent qu'elles empruntent
beaucoup plus cher que les grandes, car ces dernières bénéficient
d'un accès direct aux marchés des capitaux et des fonds
propres. Le second point concerne la fiscalité de l'entrepreneur
individuel. Ce dernier paie l'impôt non seulement sur le revenu
de son travail, comme tout le monde, mais aussi sur l'ensemble du revenu
de son activité, y compris celui du capital investi. C'est une
anomalie qu'il faut corriger. Il faut donc faire une distinction comptable
et fiscale.
Vous êtes à l'origine de la loi sur l'initiative et l'entreprise
individuelle qui vise à faciliter le développement du travail
indépendant. Mais, sous sa forme actuelle, vous paraît-elle
suffisante ?
Cette loi est d'abord une loi pour les 1.700.000 entrepreneurs individuels
de notre pays : petits entrepreneurs, artisans, commerçants, professions
indépendantes et libérales... C'est une loi pour les "petits".
Elle leur offre une protection sociale identique à celle de tous
les Français. Elle protège leur patrimoine familial vis-à-vis
des banques en cas de difficulté. Elle améliore la situation
du conjoint collaborateur. Elle simplifie considérablement leur
comptabilité : un seul livre comptable suffit désormais
là où il fallait autrefois trois ou quatre documents.
Mais cette loi
est aussi une loi pour les nouveaux entrepreneurs, les nouveaux métiers,
les nouveaux emplois. Je crois à l'avenir du travail indépendant.
Il se développe partout dans le monde deux ou trois fois plus vite
que la croissance. Sauf en France où nous avons un formidable retard.
Le travail indépendant,
c'est un choix de vie moderne. Un choix de responsabilité. On travaille
mieux quand on travaille pour soi. On met, comme on dit, du coeur à
l'ouvrage. Le travail indépendant n'est pas le pis-aller de ceux
qui ne trouvent pas d'emploi salarié. Ce peut être une solution
plus souple, plus libre, le moyen de tirer le meilleur parti de ce qu'on
sait faire, de ce qu'on est, et la volonté de réussir autrement.
C'est encore sans doute l'ascenseur social qui fonctionne le mieux.
De nombreuses
professions, au prestige social évident, sont ainsi organisées
: professions libérales, relations publiques, "free lance"
de la communication, conseils aux entreprises... Le travail indépendant
permet de mener en parallèle deux métiers et de tester ainsi
sans risque excessif des activités nouvelles. Il permet en outre
aux femmes d'adapter leur travail en fonction du temps libre qui leur
est laissé disponible par les enfants et la maison. A ceux qui
sont en fin de carrière et n'arrivent plus à se faire embaucher,
à ceux qui ont un passage à vide, le travail indépendant
offre un moyen de mettre en valeur leur savoir-faire. Il vaut également
pour des emplois à forte valeur ajoutée et notamment ceux
liés au savoir et à l'informatique. C'est grâce à
lui aussi que des emplois de service à faible valeur ajoutée
peuvent se développer, alors qu'ils ne pourraient voir le jour
dans le cadre des rigidités du contrat salarial classique.
Le travail indépendant
dans sa forme la plus simple, c'est désormais une seule déclaration
d'activité, un forfait social d'environ 10.000 francs par an pour
ceux qui démarrent, un seul document de déclaration sociale,
un simple carnet de facturation et un régime fiscale simplifié
qui, dans le cadre de la micro-entreprise dont le chiffre d'affaires est
inférieur à 70.000 francs la première année,
est dispensé de TVA. J'aimerais d'ailleurs voir ce seuil relevé
à 120.000 francs.
Voilà de
quoi stimuler fortement la création d'entreprise....
Et surtout la création de nouveaux métiers, de nouveaux
emplois de service. Je crois notamment au développement de ces
emplois dans le cadre de réseaux
organisés ou de franchises. Par exemple, l'îlotier commercial,
responsable d'un ou de plusieurs immeubles, qui va être le relais
de toute une série de services : journaux et croissants à
domicile, cuisine à domicile, produits du terroir, pressing, intermédiaire
pour effectuer les formalités administratives. Le lavage et l'entretien
des voitures à domicile ou sur le parking. Le "valet"
de parking multiservices. Le courtier en formation professionnelle...
Les idées ne manquent pas !
La création
d'entreprise et d'activités nouvelles c'est, je le répète,
la seule véritable voie de sortie de la crise. La France doit être
capable de créer 1 million de nouvelles entreprises d'ici l'an
2000. Cela nécessite une mobilisation très forte pour augmenter
la natalité et réduire la mortalité des entreprises
nouvelles. Ce ne sont pas les bonnes volontés ni les compétences
qui manquent. J'avais déjà entrepris, il y a plusieurs années,
de les organiser en réseau : le réseau des "points
chance" en mobilisant tous les partenaires de la création
d'entreprise. Aujourd'hui -excellente initiative-, les chambres de commerce
et d'industrie et les banques viennent de décider de créer
une fondation pour entreprendre.
Cela étant,
il faut prendre garde. A trop subventionner la création d'entreprise
ou à trop vouloir l'aider, on risque de créer des entreprises
artificielles qui sont en mesure de casser les prix et de faire une concurrence
déloyale aux entreprises existantes. Une fois les subventions épuisées,
elles déposent leur bilan après avoir trop souvent entraîné
d'autres entreprises locales dans leur chute. C'est pourquoi aux subventions
je préfère des mécanismes fiscaux qui permettent
de mobiliser l'épargne de proximité et de garantir l'argent
prêté par les sociétés de caution mutuelle
professionnelles, voire de développer les prêts d'honneur,
bref tout ce qui favorise la responsabilité et la solidité
des projets.
Comment peut s'enclencher
ce vaste mouvement d'initiative et de création d'entreprises ?
L'initiative et la création d'entreprise sont avant tout des affaires
locales. J'avais développé, comme ministre de l'Industrie,
en 1987, des opérations de terrain pour favoriser la création
d'entreprise, appelées ODACE (Opérations de détection
et d'accompagnement des créateurs d'entreprise). Elles consistaient
à regrouper tous les partenaires de la création d'entreprise
sur le terrain et à faire, par voie de presse et d'affiche, "un
appel à projet". puis à accompagner ensuite le montage
des créations d'entreprise viable. Le plus intéressant d'ailleurs,
c'est que l'expérience a montré que lorsque, deux ou trois
ans plus tard, on montait à nouveau une même opération
sur le même bassin d'emplois, on ne récoltait pas moins de
projets -car on aurait pu croire qu'on avait épuisé une
bonne partie de la ressource-, mais davantage. C'est le signe que, par
l'exemple, on avait créé une culture de l'initiative et
de l'entreprise.
Mais comment détecter
les bonnes opportunités locales ?
Le développement local ne se décrète pas, il se découvre
et il se pratique. Il résulte d'une alchimie complexe qui repose
sur une combinaison d'initiatives individuelles et collectives. La région
dont je suis l'élu était il y a quelques années un
point noir sur la carte du chômage : aujourd'hui, elle fait la course
en tête. On la cite en exemple en matière d'entreprises et
de création d'emplois.
Certaines régions
ne sont-elles pas plus pénalisées que d'autres ?
Je ne le crois pas. L'expérience montre qu'il existe des petites
régions sans atouts naturels, isolées par la géographie
et les transports, qui réussissent pourtant leur développement
et qui font preuve d'un dynamisme exceptionnel même en période
de crise. Ce qui fait la différence, ce sont les hommes qui entreprennent.
Ce qui fait la différence, aussi, c'est la densité des relations
qui se nouent localement entre les hommes et les entreprises. Un tissu
économiquement performant n'est pas un tissu où de nombreuses
entreprises vivent juxtaposées les unes à côté
des autres. C'est un tissu dans lequel il existe un maillage serré,
un réseau d'échanges entre entreprises. Il existe ainsi
une arithmétique du partenariat local où 1 + 1 ne font pas
2, mais 3 et parfois plus.
Vous croyez beaucoup
dans cette "mise en réseau" des entreprises d'une même
région ?
C'est l'exemple que j'ai cherché à donner dans ma région.
En faisant d'abord rayonner l'excellence industrielle de l'usine Citroën
implantée dans ma circonscription. Une opération engagée
en 1987 lorsque j'étais ministre de l'Industrie et appelée
"Citroën Superforce". elle a permis, d'une part, de densifier
le tissu des relations industrielles autour de l'usine automobile en rapprochant
les équipementiers et les sous-traitants dans une nouvelle organisation
logistique ; d'autre part, de diffuser la culture d'excellence, qui est
celle de Citroën en matière de qualité et de productique,
sur plus de deux cents entreprises de la région, qu'elles appartiennent
ou non au secteur de l'automobile.
Cette opération
a fait ses preuves et elle a même essaimé à l'étranger
par l'intermédiaire du réseau Eurodéfi.
Je pourrais
aussi citer ce que nous avons cherché à faire partir de
l'entreprise Yves Rocher. Il s'est agi dans ce cas de regarder à
l'intérieur de l'entreprise quelles étaient les activités
qui pouvaient être effectuées à l'extérieur
et de développer une clientèle nouvelle à partir
d'un savoir-faire. C'est ainsi que l'imprimerie, la fabrication d'enveloppes,
la mise sous enveloppe et le routage ont permis de créer trois
unités. Ce sont toutes ces expériences que j'ai cherché
à rassembler dans des "chartes d'initiatives locale pour l'emploi"
qui ont commencé à se multiplier en France.
En quoi consistent-elles
exactement ?
Il s'agit de mettre les grandes entreprises au service des petites. Peut-être
ne créent-elles plus d'emplois, mais elles disposent d'un potentiel
de savoir et de savoir-faire pouvant être utile à d'autres.
Il s'agit aussi d'une méthode qui permet de libérer l'initiative
et de mobiliser les compétences disponibles ou accessibles, en
quatre temps :
-
D'abord, réunir tous les partenaires possibles et trouver un opérateur
motivé : un groupement d'entrepreneurs, une chambre de commerce
ou de métiers, un sous-préfet, un organisme de développement
local, une association, peu importe ;
-
Recenser ensuite les compétences et les excellences locales disponibles.
Celles des entreprises et des organismes existants, mais celles aussi
qui sont accessibles à des entreprises locales, filiales ou services
décentralisés de grands groupes ;
-
Ratisser le terrain pour détecter dans les entreprises, chez les
futurs créateurs d'entreprise, toutes les potentialités,
découvrir les porteurs de projets, les "projets dormants"
au sein des entreprises qui, faute de temps, de technologie, de compétences
disponibles, sommeillent au fond des tiroirs ;
- Accompagner, enfin,
la mise en oeuvre de ces projets et de ces initiatives locales par une
petite équipe de terrain, dynamique et efficace.
Combien
de produits nouveaux, de marchés nouveaux, de procédés
nouveaux pourraient naître d'un rapprochement entre les entreprises
? Combien de créations d'entreprise, enfin, pourraient voir le
jour si on savait mieux les aider, accompagner les créateurs d'entreprise
?
Il existe un autre terrain d'expérimentation, ce sont l'organisation
et les nouvelles formes de travail.
J'ai déjà dit que je pensais qu'il n'y aurait pas de retour
au plein emploi traditionnel, mais qu'en
revanche nous avions la capacité de créer une société
qui offre du travail à tous, si nous savons réinventer le
travail et imaginer de nouvelles formes d'emplois. Il est révélateur
que l'on dise aujourd'hui occuper un emploi, mais chercher un travail
ou un travail au noir, que l'on parle d'un emploi à
durée déterminée ou indéterminée, mais
d'un travail à temps partiel. Bref, que l'on associe le
mot "emploi" à ce qui est stable et rigide et le mot
"travail" à ce qui est souple et dynamique.
De
tels propos ont longtemps dérangé. Que n'ai-je pas entendu
! J'ai même lu la prose de quelques inspecteurs du travail, sous
pseudonyme, affirmant que mon objectif était quasiment de rétablir
l'esclavage !
Pourtant,
petit à petit, cette approche fait son chemin. Le rapport que vient
de publier le Commissariat au
plan sur "Le travail dans 20 ans" nous dit que le modèle
de l'emploi salarié à durée indéterminée,
à temps complet dans un métier donné, type convention
collective des années 60, ne correspond plus à toute une
part de l'économie nouvelle. Bien entendu ! ce rapport nous explique
que le droit du travail traditionnel et la "subordination juridique,
critère distinctif du contrat de travail, ne correspondent plus
à toute une série de tâches nouvelles et de rapports
nouveaux dans l'entreprise. Je ne dis pas autre chose. Il nous explique
encore que, quand le travail se métamorphose, le droit du travail
doit évoluer. "Le droit du travail hérité de
la période taylorienne, puis fordienne, a été construit
sur la base d'une représentation du travail et des rapports de
production qui ne rend plus compte aujourd'hui des réalités
nouvelles". Evidemment !
Vous estimez donc que notre droit est le principal obstacle à
l'invention de ces nouvelles formes d'emploi ?
Si nos circuits d'échange du travail ne fonctionnent plus, c'est
que son unité d'échange - l'emploi salarié traditionnel
- est devenu un frein. Elle est mal adaptée à la nature
de la nouvelle économie. A l'ère des technologies flexibles,
des industries du savoir et de la mobilité des capitaux et des
usines, nos formes d'emploi sont encore bien trop rigides.
Ne prenez-vous pas un risque de "régression" sociale
quand vous proposez cela ?
Qu'on ne se méprenne pas. Il ne s'agit pas de proposer de s'aligner
sur le "moins-disant" social. Mais les Français peuvent
avoir envie de travailler autrement, un travail sur mesure, à temps
choisi (mi-temps, temps partiel, travail temporaire...), un travail qui
offre une plus grande qualité de vie. Laissons-leur la liberté
d'innover, de s'organiser à l'intérieur de l'entreprise,
dans le consensus des salariés. Et pour cela, instituons, comme
je l'ai déjà dit, le contrat ou le référendum
d'entreprise.
Dans ces nouvelles formes d'organisation, certains pensent que le partage
du travail ouvre une voie sérieuse à de nouvelles créations
d'emplois. Qu'en pensez-vous ?
Arrêtons de dire qu'il faut partager l'emploi. Arrêtons de
laisser croire qu'on peut régler le problème du chômage
en travaillant moins ! Il faut multiplier les emplois nouveaux, et non
partager les emplois existants. Ne confondons pas non plus le partage
du travail et le temps choisi. Car on peut choisir de travailler moins
pour vivre plus. Je suis d'ailleurs convaincu que, derrière le
temps choisi, il y a une nouvelle civilisation qui se dessine, celle du
temps libéré.
Quand l'emploi est trop rigide, c'est l'économie souterraine
qui se développe. Elle offre une alternative à la panne
de l'emploi, que vous évoquiez tout à l'heure, parce qu'elle
institue de nouveaux circuits d'échange. Faut-il apprendre à
vivre avec ?
Aujourd'hui,
le marché du travail ressemble plutôt à une main droite
qui essaierait de se glisser dans un gant pour la main gauche. Le problème
est moins un problème de volume qu'un problème de souplesse.
Ce qui ne rentre pas dans l'économie officielle se développe
pour une part dans l'économie souterraine. Le travail est là.
Quand il ne se fait pas légalement, sous forme d'emplois salariés,
il se recrée "au noir". Difficile d'en mesurer l'importance.
Aujourd'hui, un rapport de l'OCDE nous dit que cette économie parallèle
se développe à un rythme de 7 à 10% l'an !
La
cascade des prélèvements obligatoires est devenue une véritable
machine à tuer l'artisan. Imaginons que M.Dupont souhaite faire
appel à un artisan pour repeindre son appartement. Quand l'ouvrier
employé par l'artisan reçoit 100 francs nets, l'artisan
doit facturer, compte tenu des charges et des impôts, près
de 320 francs à M. Dupont. Si M.Dupont est imposé à
un taux marginal de 50%, cela signifie qu'il doit gagner 640 francs de
plus pour payer son peintre. Mais pour que M.Dupont gagne 640 francs nets,
cela coûte à son employeur 1200 francs, compte tenu des charges
sociales qu'il verse et de celles qui sont versées par son employeur.
Autrement dit, il faut que son travail crée 1200 francs de richesse
supplémentaire pour que son peintre reçoive 100 francs nets.
Ne cherchez pas plus loin pour savoir pourquoi il est plus intéressant
de faire soi-même que de faire faire, pourquoi on assiste à
l'essor des magasins de bricolage et au déclin de l'artisanat traditionnel,
pourquoi on travaille tant sur les chantiers le samedi et le dimanche,
pourquoi le travail au noir et le troc se développent aujourd'hui
!
L'économie souterraine, c'est aussi le troc. On voit se multiplier
un peu partout dans le monde, aux Etats-Unis, en Grande Bretagne, en Allemagne
et depuis peu en France, des réseaux spontanés qui tentent
d'organiser ce troc sur une plus grande échelle...
On voit effectivement des circuits de troc s'organiser spontanément
: Echangerais trois leçons d'anglais contre une raquette de tennis.
Ou encore quatre heures de location de voiture contre six heures de peinture.
C'est là un phénomène mondial qui concerne les Etats-Unis,
les Pays-Bas, l'Allemagne, l'Australie et l'Angleterre où le système
est sans doute le plus développé, et qui a abouti à
la création d'une véritable mini-banque centrale et d'une
monnaie d'échange, le LET. En France on commence à parler
du Système d'échange local, et de sa monnaie, le "grain
de sel". Toute une littérature sympathique fleurit à
leur sujet. Voilà une économie alternative, une société
bien sympathique dans laquelle l'argent occuperait une autre place...
La
réalité est différente. Il s'agit tout simplement
de la réinvention de circuits économiques de base. Produire,
échanger, en marge des contraintes administratives, sans prélèvements
obligatoires avec, pour couronner le tout, la réinvention d'un
banque libre !
Est-ce légal ?
C'est provisoirement toléré, mais nul doute que le fisc
et la Sécurité sociale veillent. C'est en tout cas un bon
exemple d'économie spontanée qui montre que l'insertion
par l'économie est quelque chose de possible et de naturel. C'est
par un retour à l'économie que l'on créera des emplois
et les entreprises dont nous avons besoin.
Dans le même temps, l'Etat dépense des dizaines de milliards
de francs dans la lutte contre le chômage. Et pourtant celui-ci
ne recule pas ?
S'il
existait une relation entre l'argent public dépensé contre
le chômage et la progression de l'emploi, ça se saurait !
et, compte tenu du niveau atteint par nos dépenses publiques, nous
serions en tête des créations d'emplois. Malheureusement,
toutes les statistiques et les expériences internationales montrent
que la relation est plutôt inverse. Et que le taux de chômage
est grosso modo inversement proportionnel au taux de prélèvements
obligatoires et au taux de rigidité d'une économie. Trop
d'impôt tue l'emploi.
C'est-à-dire ?
Tout se passe comme s'il existait deux économies et deux France.
D'un côté, une économie créatrice de richesses
marchandes, exportatrice, livrée à la concurrence mondiale
et soumise à l'obligation permanente de l'excellence. De l'autre,
une économie administrée, protégée, où
la dépense évolue en fonction des décisions politico-administratives.
Les mêmes règles d'efficacité n'existent pas pour
cette économie qui vit à l'abri de la concurrence, sous
un statut protecteur. Il est clair que l'argent dépensé
dans l'économie marchande offre une efficacité plus grande
que celui dépensé dans l'économie administrée.
Quand la part de cette dernière augmente, le rendement économique
global de l'Entreprise France diminue. Et le chômage a toutes les
raisons d'augmenter.
En tant qu'ancien ministre, vous avez pourtant été conduit
à utiliser la subvention budgétaire
En 1986, j'étais ministre de l'Industrie et j'ai décidé
de cesser de soutenir les canards boiteux. L'Etat dépensait chaque
année des milliards pour soutenir à perte des entreprises
en difficulté. J'ai diminué le budget du ministère
de 20% environ. Tout le monde m'a dit que ce serait catastrophique sur
le plan industriel. Eh bien, ces années 1986-1988 ont été
celles de la plus forte croissance industrielle depuis 1980. Parce que
maintenir artificiellement des emplois inutiles empêche des emplois
utiles de naître. Parce que 1 franc d'argent public dépensé
en moins, c'est 1 franc de consommation ou d'investissement privé
en plus.
Vous avez évoqué tout à l'heure le problème
de l'exclusion. Comment pourra-t-on sortir un jour du RMI ?
J'ai proposé avant bien d'autres la création d'un Revenu
minimum en France. Mon département, celui d'Ille-et-Villaine, a
été le premier à l'expérimenter, bien avant
que la loi ne l'instaure. Je suis très attaché à
l'idée d'un "filet de sécurité". ce que
je combats aujourd'hui, c'est que, par défaut d'insertion, on laisse
des familles entières perdre espoir, baisser les bras et s'installer
dans l'assistance et la dépendance. J'ai cité le cas de
deux familles qui vivent sur le même palier HLM. Dans l'une, le
père part travailler tôt le matin, rentre tard le soir, pour
gagner un SMIC. Dans l'autre famille, entre le RMI et diverses allocations,
on perçoit pratiquement le même revenu sans travailler. C'est
une réalité. Et c'est la source d'un double découragement
: le découragement de ceux qui travaillent, le découragement
de ceux qui s'installent dans l'assistance.
Les enfants qui n'ont
jamais vu leurs parents ni même leurs grands-parents travailler
sont des enfants perdus. Tous les spécialistes de l'insertion vous
le diront. On transmet ainsi une culture de l'assistance et de la pauvreté.
On
ne peut pas accepter que le RMI devienne héréditaire. C'est
ce que j'ai dit publiquement, et depuis j'ai reçu beaucoup de lettres
de familles en difficulté, rencontré beaucoup de RMIstes.
Tous ont compris le sens de mes propos. Le travail, ce n'est pas seulement
affaire de salaire, c'est une affaire de dignité. Derrière
le travail il y a la considération, l'estime que l'on trouve au
fond de soi-même ou dans le regard porté sur vous par vos
enfants. Et cette revendication de dignité exige de ne plus être
un numéro sur un dossier d'assistance, mais un nom sur une feuille
de paie.
Mais, dans notre situation de blocage de l'emploi, comment remettre
au travail tous ces exclus ?
Je
crois à la réinsertion par l'économie, débouchant
sur de vrais emplois dans de vraies entreprises. Il faut sortir de l'assistance.
C'est ce que, à sa façon, dit un proverbe chinois : "Si
tu donnes un poisson à un homme, tu le nourris pour un repas ;
si tu lui apprends à pêcher, tu le nourris pour la vie".
Autrefois,
lorsque l'on tombait du train de la croissance ou que l'on ne pouvait
y monter, il existait toute une série de petits métiers
qui permettaient de raccrocher : on allait aux Halles, pousser des diables.
On était bagagiste, on allait faire les marchés sur lesquels
il y avait des places réservées pour les plus démunis.
Pour pouvoir payer mes études, mon père partait aux Halles
la nuit pour y faire de la comptabilité. Seulement, avec le temps,
on a transformé tous ces petits métiers en de vrais métiers,
avec de vrais statuts, une vraie réglementation, de vrais syndicats.
Bref, on a exclu les pauvres. On a salarié la pauvreté,
créé un revenu minimum d'insertion. En fait, il y a revenu
minimum, mais rarement insertion.
Je
suis allé récemment Gare de Lyon en compagnie de mon ami
Xavier Emmanuelli, secrétaire d'Etat à l'Action humanitaire,
pour voir comment le ministère de l'Economie voisin pouvait aider
à prendre en charge l'accueil des SDF qu'il avait organisé.
Comment ne pas être frappé par cette absurdité de
voir des personnes, pour la plupart aptes au travail, entassées
dans un local lépreux à attendre un conseil, une aide et
un café ou un repas pour le soir. Une nouvelle cour des miracles
! et dans le même temps, quelques étages plus haut, dans
des halls modernes, des voyageurs descendant du TGV chargés de
valises et ne trouvant pas de porteurs pour les aider !
La politique de l'emploi, c'est aussi la mise en place de formules
d'insertion, comme les contrats emploi-solidarité...
Trop de tentatives d'insertion débouchent le plus souvent sur rien
et donnent aux jeunes et aux moins jeunes le sentiment qu'on les ballotte
de stage en stage, de RMI en CES.
Il
faut donner aux collectivités locales le moyen de gérer
ensemble le revenu minimum et les actions d'insertion : en contrepartie
du RMI, et même en améliorant celui-ci, il faut qu'elles
puissent offrir des activités utiles.
Il
faut faire évoluer d'urgence les Contrats emplois-solidarité,
où l'on reçoit une rémunération égale
à la moitié du SMIC pour un travail à mi-temps. Mais,
on le sait, ces contrats se font au bénéfice des seuls services
publics, collectivités locales ou associations. Quand les statistiques
du chômage sont trop élevées, on se tourne vers les
préfets, et ceux-ci demandent aux administrations de prendre quelques
centaines de CES de plus, au mépris même de la loi. Voilà
qui est peut-être satisfaisant pour les statistiques, mais qui l'est
beaucoup moins pour l'insertion. Le titulaire d'un CES n'a pas le droit
d'avoir une autre activité à mi-temps. Or ce serait souvent
par cette autre activité qu'il pourrait espérer trouver
un vrai emploi, dans une vraie entreprise à la fin de son CES.
Car la vraie insertion ne peut se faire que dans l'entreprise. Et c'est
en ce sens que j'ai défendu, pendant la campagne présidentielle,
l'idée du Contrat initiative-emploi. C'est-à-dire une forte
baisse du coût du travail pour la création d'activités
nouvelles. J'estime d'ailleurs que les entreprises ont ce que j'ai appelé
"un devoir national d'insertion et de formation".
Comment
mettre en oeuvre le devoir national d'insertion et de formation ?
Au-delà de la mobilisation nécessaire et très médiatique
des grands groupes, c'est sur le terrain qu'il faut agir. Là où
des militants anonymes et bénévoles d'entreprises ou d'associations
d'insertion font preuve chaque jour d'un dévouement extraordinaire.
Laissons-les faire. J'avais proposé une idée nouvelle :
le groupement local d'employeurs, qui permet à plusieurs entreprises
d'un même bassin d'emplois d'embaucher en commun. Cette formule
a été introduite à ma demande il y a deux ans dans
la loi Giraud sur l'emploi. C'est un outil pour mettre en oeuvre concrètement
ce devoir national d'insertion et de formation.
Le
groupement local d'employeurs offre, en effet, la possibilité aux
entreprises d'un même bassin d'emplois de s'unir pour gérer
leurs salariés en commun en fonction de leurs besoins. Voilà
qui permet, par exemple, de répondre au problème du travail
saisonnier, de placer leurs sureffectifs momentanés sans licencier,
de partager des cadres ou des techniciens entre plusieurs PME, de recruter
en commun, de mener ensemble des actions d'insertion, d'organiser des
formations et d'envisager de véritables parcours professionnels.
C'est cette formule que j'expérimente actuellement dans ma région
avec la volonté d'offrir de nouveaux parcours d'insertion, dont
la première étape pourra être l'engagement d'un RMIste
à participer à une activité collective. La deuxième
étape pourra être un stage de formation adapté, avec
toujours au bout la perspective d'un vrai contrat de travail. Il s'agit
d'un parcours individualisé, toujours suivi par un des membres
du groupement local.
Parmi les rigidités que vous dénoncez figure le SMIC.
Selon certains économistes, il est un frein à l'embauche
et empêche la création de ces emplois d'insertion ou de ces
"petits boulots". Etes-vous partisan de sa suppression ?
Non. Contrairement à d'autres libéraux, je n'en suis pas
partisan. Je sais ce que suppose, pour une famille, de vivre avec 5000
francs par mois. D'ailleurs, rapprocher encore le salaire minimum du revenu
minimum n'est pas la chose la plus intelligente à faire pour encourager
le travail ! Cela étant, il me paraîtrait utile de laisser
au SMIC une part contractuelle beaucoup plus grande. De le calculer annuellement,
et tout compris, de le régionaliser, car le même SMIC ne
correspond pas au même pouvoir d'achat en région parisienne
et dans le Lot-et-Garonne. De permettre, enfin, une appréciation
différente selon les branches professionnelles et leurs gains de
productivité.
Globalement,
le coût du travail n'est pas excessif en France puisqu'il se situe
dans la moyenne des pays industrialisés. Mais il est vrai qu'il
est trop élevé aux deux extrêmes, en bas et en haut
de l'échelle des salaires. Nous avons érigé une barrière
à l'entrée, sur les emplois à faible valeur ajoutée.
Nous surtaxons notre matière grise.
Comme
on sent bien qu'il y a un problème en haut, on multiplie les exonérations
fiscales. Puisque l'on ne peut pas ou que l'on n'ose pas baisser le taux
d'impôt marginal des cadres supérieurs, on leur permet une
déduction partielle de leur employé de maison.
En
bas, on réduit toujours plus les charges sociales sur les salariés
aux alentours du SMIC. Résultat : on créé une trappe
à smicard dans la mesure où franchir la barrière
de 1,3 SMIC se traduit par un bond en avant des charges sociales. Si la
baisse des charges est utile pour les emplois de service à faible
valeur ajoutée, pour lesquels le coût du travail est certainement
trop élevé, elle profite aussi aux bas salaires des industries
à forte valeur ajoutée. Résultat, elle coûte
très cher et rapporte peu.
Vous n'êtes donc pas partisan d'une baisse des charges sociales
?
Pour être efficace,
à une baisse des charges sociales doit correspondre à une
baisse des dépenses publiques.
Cela
étant, il est clair qu'à dépenses sociales inchangées
on appelle baisse des charges sociales ce qui n'est en réalité
qu'un transfert de charges sociales. Dès lors, la baisse de ces
charges sur les bas salaires conduit à une augmentation de la ponction
fiscale sur les contribuables ou sur les consommateurs.
Pour
ma part je pense que, si transfert il doit y avoir, mieux vaudrait qu'il
s'effectue, comme s'y était engagée depuis longtemps l'actuelle
majorité, au profit du salaire direct, c'est-à-dire de la
feuille de paie. En cette période de déprime économique,
voilà qui serait plus motivant.
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